Il y a peu je lisais quelque part que Christian Kracht était en vue pour le prix Nobel de littérature. Il ne l’a jusqu’ici pas eu, mais pensez donc, Christian Kracht, un Suisse, pour le Nobel de littérature ! Ce serait un rien chouette, comme dirait le petit Nicolas.
Et voilà que je me sens soudainement très con, car, Christian Kracht, pour être franc, je ne vois pas du tout qui c’est.
Clairement une lacune, car le sieur publie son premier roman, Faserland, en 1995 déjà, dont la fiche wikipédia nous apprend qu’il a été nommé le roman culte d’une génération, rien que ça. Pour réparer cette lacune, j’ai choisi de lire son roman Eurotrash (2021), récemment publié en poche chez Folio.
L’histoire en deux mots : le narrateur rend visite à sa vieille mère à Zurich, et l’emmène dans une sorte de road trip à travers la Suisse. Le narrateur se nomme Christian Kracht et a écrit il y a vingt-cinq ans un livre qui lui a valu le succès : Faserland. Suis-je en train de lire une autobiographie ? Plus loin, on apprend que le grand-père maternel du narrateur était un nazi adepte du sado-masochisme. Je ne connais rien de Kracht, donc pourquoi pas. Mais comme assez vite les aventures de Christian et sa mère partent en portnawak, je me demande finalement si je ne suis pas en présence de cette tendance littéraire déjà un peu passée, l’autofiction.
L’autofiction, par définition, est un récit autobiographique romancé. L’autofiction n’est donc ni roman qui s’inspirerait de la vie de l’auteur, ni une autobiographie. L’autofiction s’ingénie donc à brouiller les pistes. Est-ce vrai ? P’t-être ben que oui, p’t-être ben que non. Un peu le cul entre deux chaises, en fin de compte. Le fin Tzvetan Todorov, dans son essai sur la littérature, écrit la chose suivante sur l’autofiction : « l’auteur se consacre toujours autant à l’évocation de ses humeurs, mais de plus il se libère de toute contrainte référentielle, bénéficiant ainsi à la fois de l’indépendance supposée de la fiction et du plaisir engendré par la mise en valeur de soi. » Ouïe, il ne fait pas bon se faire tzvetaner !…
Parfois, souvent, je m’étais dit, vraiment, que ce n’était pas un signe de bonne santé mentale d’être capable de s’adapter à une famille profondément dérangée. Comment étais-je parvenu, comment avais-je seulement pu parvenir à m’extraire du marasme et de la pathologie mentale de ma famille, de ces abysses qui n’auraient pu être plus profonds, plus pitoyables et plus abyssaux et à devenir un individu à peu près normal, voilà ce que j’étais incapable d’élucider tandis que j’étais étendu sur mon lit d’hôtel à Zurich, les yeux rivés sur le plafond, et que sous la fenêtre passaient de jeunes Zurichois ivres qui glapissaient et fêtaient leur triste ivresse.
Eurotrash, p. 24
Mais revenons-en au texte. C’est plutôt bien écrit (traduit de l’allemand par Corinna Gepner), même si le style balance entre inspiré et par moments plus terne et répétitif. On suit sans déplaisir les aventures rocambolesques de Christian et de sa mère, qui aiment rouler en taxi avec un sac bourré de billets de banque – elle vient de solder ses actions dans une entreprise d’armement, et entend bien distribuer la coquette somme de six cent milles francs suisse. C’est amusant, d’un humour acerbe, mais pour dire quoi au juste ? Car tout ça, me semble-t-il, reste très cérébral, et je n’ai guère ressenti d’empathie pour les personnages, si ce n’est à la toute fin du livre. Il y a un côté qui m’agace, une sorte de posture de l’auteur qui veut bien nous faire savoir que son œuvre littéraire est très maline, bourrée de références, joue avec la vérité, l’histoire et les codes, etc. Un exemple : pourquoi nous dit-il que la mère du narrateur achète ses bouteilles de vin blanc à la Migros, qui bien sûr ne vend pas d’alcool ?
Quant au contexte plus large, la quatrième de couv’ nous promet un « portrait au vitriol de la haute bourgeoisie suisse ». Mouais. Alors certes, on nous dépeint la famille du narrateur comme une étrange bande de parvenus névrosés, passant leur temps dans une de leurs nombreuses résidences secondaires, à Gstaad ou au Cap Ferret. Seulement, comme le roman est rempli d’épisodes fantaisistes (la nuit dans le gite, le braquage dans l’aérodrome), on ne sait pas bien quoi penser de ce “portrait au vitriol”, si c’est du lard ou du cochon… Dans cette histoire de famille, avec grand-père nazi et fortune douteuse, je ne suis toujours pas certain de ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.
Il y a quelque piques amusantes, comme quand la mère du narrateur déclare que les Suisses sont « presque asiatiques dans leurs efforts pour éviter ce qui est désagréable » (p.180), ou comme encore celle-ci :
Et la nourriture, toujours bien meilleure en Suisse que partout ailleurs, elle était agrémentée en drogues quelconques de l’entreprise Nestlé par des enfants esclaves afin que les gens la mangent avec plaisir, qu’ils filent droit et restent de bons Suisses. Les Suisses mangeaient tous leur « soleil vert », accomplissaient leur travail, allaient se coucher et se réveillaient le matin suivant, et il ne se passait rien. Il n’y avait ni musique ni cinéma ni littérature, il n’y avait absolument rien en Suisse, si ce n’est une avidité de luxe, une formidable envie de sushis, de baskets aux couleurs criardes, de Porsche Cayenne et d’autres hypermarchés de bricolage dans les agglomérations qui s’accroissaient démesurément.
Eurotrash, p. 89
En résumé, un livre pas inintéressant mais qui me laisse en plan pour ce manque de clarté entre réalité et fiction, et pour une forme d’autoflagellation qui finit par ressembler à du narcissisme.

- Eurotrash, de Christian Kracht, 2025 (parution originale 2021), Folio, 224 pages.
