L’effet science-fiction, de Igor et Grichka Bogdanoff, sous-titré à la recherche d’une définition, est un essai qui a paru en 1979 dans la prestigieuse collection Ailleurs et Demain chez l’éditeur Robert Laffont. Voilà un ouvrage qui, pour le coup, mérite bien l’appellation d’OLNI.
C’est l’histoire d’un mec de Bételgeuse…
L’effet science-fiction, c’est avant tout l’histoire d’une idée dingue poussée jusqu’à l’extrême – dans la quatrième de couverture, Gérard Klein parle d’une enquête qui partait comme un gag. Et comme tous les gags réussis, il faut savoir livrer le tout sans sourciller, ce à quoi les frères Bogdanoff parviennent sans difficulté.
Tout a commencé par cette idée probablement folle : amener un pape, un roi et un président à exprimer leur opinion personnelle sur la science-fiction. […] [A]yant constaté que, jusqu’ici, seuls les « spécialistes » (ceux qui écrivent ou qui lisent de la science-fiction) ont accepté d’en parler, nous avons donc décidé de la mettre dans la bouche (souvent contre leur gré) de tous ceux que les effets du mérite, de l’influence, du savoir ou de la notoriété tiennent dans la distinction des « grands » de ce monde : la fameuse aventure allait alors commencer.
L’effet science-fiction, pp. 11-12
Les voilà donc, nos deux Bogdanoff, dans les années septante, entre deux travaux bucoliques à la campagne, au château Saint-Lary dans le Gers, qui se donnent pour mission d’écrire à toutes les personnalités du moment pour leur demander de s’exprimer sur la science-fiction. À cette époque, les jumeaux ont publié un ouvrage de vulgarisation sur la SF, Clefs pour la science-fiction – favorablement critiqué par Jean-Pierre Andrevon –, mais n’ont pas encore connu la célébrité que va leur apporter la télévision avec Temps X.
La science-fiction, c’est moi
La science-fiction, pour vous, c’est quoi ? Des réponses à cette question, les frères Bogdanoff vont en recevoir en veux-tu en voilà – réponses parfois laconiques, parfois trop longues, certaines curieuses ou intrigantes, d’autres totalement WTF. Le compte-rendu de ces nombreuses réponses forme la base de L’effet science-fiction.
La liste des répondants mêle des personnalités politiques et religieuses (Chirac, Marchais, Giscard, Giroud, le Pape Paul VI…), des écrivains (Kessel, Tournier, d’Ormesson, Ionesco, Simenon,…), des intellectuels (Barthes, Lacan, Veil, Foucault, Sartre, Rostand…) des artistes et des célébrités (Dali, Delon, Adjani, Béart, Aznavour…) des sportifs de l’époque (Anquetil, Bobet, Poulidor). La liste est longue, au total plus de deux cents personnalités.
À voir aussi : l’interview des jumeaux par Yves Mourousi en 1979, dans les archives de l’INA : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/1979-grichka-et-igor-bogdanoff-presentent-leur-livre-l-effet-science-fiction
Petit florilège d’extraits, sans ordre précis :
« J’aime la science parce qu’elle nous parle des molécules charmées. La science-fiction, elle, est une purge infecte, une huile de ricin mélangée à un dégoûtant jus d’orange et de pruneau que l’on aurait renversé sur une nappe très blanche, juste avant le dîner. » Salvador Dali
« Le peu de culture que j’ai est presque entièrement issu de mes lectures dans le domaine de la science-fiction. Au fond, je ne connais qu’elle sur le plan littéraire. » Gérard Depardieu
« La science-fiction, c’est moi » David Bowie
« Il y a, à mes yeux, la bonne littérature et l’autre, quelle que soit la catégorie qu’elles illustrent. Celle de Ray Bradbury, par exemple, me touche… » Françoise Giroud
« Je pense que la science-fiction constitue un phénomène d’une extrême fertilité, dont l’expansion est liée au déplacement de sens que nous accordons à notre culture. » Gilles Deleuze
« Je ne souhaite pas faire de commentaires sur la littérature de science-fiction. Sinon qu’elle est trop absurde pour pouvoir représenter vraiment le sentiment de l’absurde… » Jean-Paul Sartre
« La science-fiction m’a toujours passionné. C’est la seule expression de la pensée humaine qui me semble au-dessus de la politique. » Yves Montand
« Science-fiction ! Ces deux mots jurent à mon oreille. Ils se font l’un à l’autre une guerre inexpiable qui condamne le produit de leurs amours malheureuses à n’être qu’un avorton minable. » Michel Tournier
« Le meilleur roman de science-fiction que j’ai jamais lu, c’est le Programme commun de gouvernement de la gauche. » Serge Dassault
« L’imaginaire… Vive l’imaginaire. C’est la seule réalité sérieuse » Marcel Jullian
Il y a même de nombreux fac-similés des lettres envoyées aux Bogdanoff !

Un point qui ravira les amateurs de SF : il y a de très nombreuses réponses de spécialistes, c’est-à-dire des auteurs ou éditeurs de science-ficiton. Ainsi, on pourra lire les opinions d’Andrevon, Poul Anderson, Asimov, Ballard, Curval, Philip K. Dick, Philip José Farmer, Georges Gallet, Jacques Goimard, Heinlein, Jeury, Christopher Priest, Jacques Sadoul, Spinrad, Van Vogt, Pierre Versins, Ian Watson, et enfin Roger Zelazny. Excusez du peu !
La lettre d’Heinlein mérite une mention, car il a fait le bel effort de la rédiger en français.

La sociologie des clones extra-terrestres
Toutes ces réponses sont donc divertissantes, mais, insiste le livre, il y a davantage. Citons encore Gérard Klein dans la quatrième : « les jumeaux Bogdanoff avec leur allure de clones extra-terrestres devaient découvrir à leur stupeur et à la mienne l’effet science-fiction ». Quel est-il, cet effet ? La science-fiction serait un « révélateur social ». Comprenez : dites-moi ce que vous pensez de la SF, et je vous dirai à quel groupe socio-culturel vous appartenez. Car différents groupes réagiraient différemment – hostiles, indifférents ou favorables – en fonction de leur relation à l’avenir et au changement social. Preuves à l’appui : quelques statistiques peu surprenantes et une analyse qualitative desdits groupes. Voui. Ça me semble quand même un peu léger. Mais bon, pourquoi pas, ça ouvre la discussion.
Le cas Bogdanoff
Les frères Bogdanoff sont morts du Covid en 2022, à quelques jours l’un de l’autre. Difficile de résumer leur parcours, sinon pour reconnaître qu’ils sont indubitablement des personnages. Ils sont connus pour leur vulgarisation scientifique, mais sont-ils eux-mêmes des scientifiques pour autant ? Ils peuvent chacun se narguer d’un doctorat – l’un en physique, l’autre en mathématique – obtenus plutôt sur le tard, et ces travaux ont valu aux jumeaux plusieurs affaires mettant en doute leur valeur scientifique, souvent accompagnées de procédures judiciaires, les Bogdanoff étant prompts à attaquer en diffammation.
Pour ma part, ça ne m’intéresse au final que peu de savoir si leurs travaux scientifiques sont de l’esbrouffe ou pas. Ce sont sans doute des contributions faibles au corpus scientifiques. Mais après tout, beaucoup de contributions le sont, cela n’a rien de particulièrement choquant. Je trouve que ces critiques scientifiques manquent leur cible, si l’on accepte que le métier des Bogdanoff, c’est avant tout le show-business.
Lorsque l’un d’eux passait aux Grosses Têtes de Laurent Ruquier dans les années 2010, celui-ci aimait leur tendre des pièges sur des questions scientifiques, les prenant parfois au dépourvu, ce qui l’amenait à les traiter d’escrocs en rigolant. Ce qui ne l’empêchait pas de les réinviter, car ils offraient un savoureux divertissement. Ruquier avait bien cerné les jumeaux, me semble-t-il.
Parlons couverture
Dernier petit mot sur la couverture, car rien ne peut battre les couvertures classiques métalissées Ailleurs et Demain des années 70 et 80. Elles sont dites ‘héliophores’, d’après une technique inventée et brevetée par Louis Dufay en 1932, inspirée des ailes iridescentes des papillons Morpho. Différents motifs pour les couvertures A&D, et trois couleurs, or, argent et cuivre, la dernière réservée aux essais, dont seuls quelques titres ont paru. Plus que collector, magnifique !

- L’effet science-fiction, de Igor et Grichka Bogdanoff, 1979, Robert Laffont, 423 pages.
