The Selfish Gene, du biologiste Richard Dawkins, fête cette année son demi-siècle de publication – excusez du peu ! Comme le souligne Dawkins lui-même dans The Observer, c’est rare et troublant pour un auteur d’être encore en vie pour le cinquantième anniversaire de la publication d’un de ses livres, qui plus est un ouvrage scientifique… (Dawkins a aujourd’hui 85 ans.)
En français Le Gène Egoïste, ce livre est bien sûr l’ouvrage le plus connu de Dawkins, celui qui l’a rendu célèbre. Je l’ai lu il y a plus de vingt-cinq ans, quand j’étais étudiant en biologie (il s’agissait alors de la seconde édition de 1989).
Je me souviens d’avoir ressenti quasi de l’euphorie à cette lecture ; c’est un livre qui a transformé ma pensée, sans exagérer. Comme le notait le biologiste de l’évolution Jerry Coyne sur son blog, The Selfish Gene est transformatif car il nous fait adopter une vue de l’évolution centrée sur le gène. Une fois cette vision intégrée, impossible de voir la biologie de la même façon. Et en ce qui me concerne, c’est bel et bien la vision au plus grand pouvoir explicatif. La centralité du gène comme unité évolutive a également été confirmée dans les années 2000 par la génomique, comme l’a écrit le biologiste Eugene Koonin.
Cela ne signifie pas que Dawkins soit universellement tenu en estime par tous les biologistes, loin s’en faut. Dès le départ, et tout comme E. O. Wilson et son Sociobiology (1975), Dawkins a reçu son lot de critiques provenant du monde académique, et pas des seconds couteaux : Stephen J. Gould, mais aussi Richard Lewontin, Steven Rose et Leon Kamin dans leur ouvrage, Not in our Genes (1984). On lui reproche d’être réductionniste, ce qui est correct et pas forcément un problème de mon point de vue, mais aussi, plus grave, de pousser vers un déterminisme biologique, une accusation qui semble peu judicieuse, voire même de mauvaise foi. Et puis, il y a aussi les purs dézingages à la va-comme-je-te-pousse, tels le tristement célèbre article de la philosophe Mary Midgley, qui réussit l’exploit d’être à la fois profondément insultant et juste con comme la lune. La réponse de Dawkins à Midgley vaut son pesant de cacahuètes.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Une critique tout à fait valable de The Selfish Gene, même si elle ne diminue pas pour autant sa portée, c’est que l’ouvrage est avant tout une œuvre de synthèse – des travaux et des idées de Bill Hamilton, John Maynard Smith, George Williams, et d’autres – et non premièrement une contribution originale, ce que Dawkins est le premier à reconnaître. On peut mentionner aussi que certains biologistes – tels Laurence Moran sur son blog Sandwalk – reprochent au livre de mettre trop d’emphase sur la sélection naturelle, au détriment d’autres facteurs où le hasard joue un rôle (p. ex. la dérive génétique). Critique valide, même si aucunement rédhibitoire à mon avis.
Dans ce livre de 1976, il y a aussi cette belle invention du ‘mème’, fusion de mimétisme et de gène, qui dénote un réplicateur culturel qui se transmet et évolue. C’est entré dans le langage courant, donc pas besoin de développer. Pour le coup une claire contribution originale !
Bien évidemment, Dawkins est aussi une figure qui polarise par son athéisme et ses écrits et prises de positions sur la religion, avec laquelle il n’est pas tendre (The God Delusion, 2006). Personnellement ces écrits-là m’intéressent peu, et c’est vrais qu’on sent vite les limites de l’exercice. Néanmoins, il est naturel que les scientifiques fustigent la religion, c’est de bonne guerre, Bertrand Russell n’y allait lui non plus pas par quatre chemins (Why I am not a Christian, Religion and Science,…), et on n’en pense pas moins de lui pour autant, bien au contraire.
Dawkins est un auteur qu’il faut lire, car il est à la fois un grand communicateur scientifique et un grand prosateur. Son dernier livre, The Genetic Book of the Dead, date de 2024. Sera-ce son dernier dernier ? Cela reste à voir.

- The Selfish Gene, de Richard Dawkins, 2026 (première édition 1976), Oxford University Press, 544 pages.
