Photographie : ©LENSMAN-Michael-MENIANE
C’est bien triste, Pierre Bordage est mort en décembre 2025 à l’âge de seulement 70 ans. Écrivain prolifique, Bordage est l’auteur d’une quarantaine de romans, dans les genres de la science-fiction et de la fantasy, surtout, mais publiant également des polars, des livres jeunesse et des contes.
J’ai à vrai dire peu lu Bordage, malgré sa production abondante : sa trilogie des Guerriers du silence, qui est son premier grand succès littéraire, ainsi qu’un recueil de nouvelles. Je n’ai également jamais eu l’honneur de le rencontrer. Et pourtant Bordage me semble proche, tant il est une figure incontournable de la SF française, très présent dans les conventions et président des Utopiales durant de nombreuses années. Je voyais tout le temps son nom passer sur les blogs et forums que je consultais dans les années 2000. Et il n’y avait qu’à voir sa photo : sourire avenant, yeux bleus brillants et casquette vissée sur la tête, le bonhomme avait l’air foncièrement sympathique. À ne pas manquer : la belle émission hommage que lui ont consacré François Angelier et l’équipe de Mauvais Genres en février dernier. On peut notamment y entendre Mireille Rivalland, qui fut son éditrice aux éditions de L’Atalante et qui publia Les Guerriers du silence en 1993.
J’avais lu les deux premiers tomes des Guerriers du silence il y a quelques années, mais je m’étais toujours gardé le dernier tome sous le coude, attendant l’occasion de compléter ce cycle. L’occasion s’est présentée avec le lancement par l’Atalante en 2025 d’une collection poche, Neptune, jolimment illustrée par le duo d’illustrateurs Førtifem, et qui reprend notamment les classiques de Bordage. La Citadelle Hyponéros, donc, ultime tome concluant la saga des Guerriers, couronné par le Prix Cosmos. Un pavé de plus de sept cents pages, tout de même.
Une expression, certes un peu cliché, me paraît décrire parfaitement la caractéristique principale de l’écrivain Bordage, celle de souffle romanesque. Les péripéties se succèdent, de planètes en planètes, tandis que gravitent une multitude de personnages qui seront réunis à la fin du roman, dans un grand maelstrom de combat, de souffrance, de lutte, d’espoir. Et il y a cette belle langue ! Car Bordage possède un riche vocabulaire qu’il ne se prive pas d’utiliser (nitescence, quelqu’un ?). Grâce à son élan irréductible de maître-conteur (joli terme utilisé par François Angelier), Bordage nous porte sur ces sept cents pages comme s’il n’y en avait que deux cents.
Il existe aussi un paradoxe Bordage, comme le soulignait un des intervenants de Mauvais Genres. Peut-être parce qu’il était féru de spiritualité et de religion, et qu’il préférait les happy ends aux fins desespérantes, on lui avait parfois collé l’étiquette de rêveur, même un côté fleur bleue ; il suffit pourtant de lire son œuvre pour se rendre compte que la violence, la cruauté, l’horreur sont omniprésentes. Bordage n’est pas bégueule, loin s’en faut. Ça tranche, ça coupe, ça perfore à coups de rayons mortels… Et il fallait l’inventer, tout de même, l’instrument de torture des Kreuziens, la croix de feu à combustion lente !
Pour conclure, Les Guerriers du silence est une aventure hors norme, un classique de space opera à la française, toujours aussi prenant trente ans après sa parution. Donnons le mot de la fin à Pierre Bordage lui-même, extrait de la postface de cette nouvelle édition poche :
Les Guerriers du silence ont d’abord été une dose massive d’ivresse générée par le lointain ailleurs, un voyage euphorisant incluant, en accord avec ma recherche spirituelle et ma tendance mystique, une forte dimension initiatique. L’ardeur juvénile qui traverse de part en part le roman confirme mon exaltation de l’époque.
Plus jamais je n’ai renoué avec cette innocence magnifique, avec ce pur jaillissement qui m’avait transporté tout au long des sept cents pages du premier tome. Je me suis rapidement rendu compe que plus jamais je ne la retrouverais, parce qu’elle n’est donnée qu’une fois, qu’elle se dilue ensuite dans les habitudes, dans les mirages de l’ego, dans l’inexorable ensevelissement du temps.
La Citadelle Hyponéros, Pierre Bordage, Postface, p. 745

- La Citadelle Hyponéros, de Pierre Bordage, 2025 (parution originale 1995), L’Atalante Neptune, 752 pages.
