La Dernière Tentation de Judas, de Philippe Battaglia, a paru à L’Atalante au printemps 2025 déjà. L’histoire se passe de nos jours : Judas et les Apôtres font profil bas depuis 2000 ans, car ils vivent toujours parmi nous grâce à la force du Saint Esprit. Mais bientôt, à cause d’une étrange prophétie, ils vont devoir reprendre du service !…
Ce bouquin, c’est de la bombe. Une bonne grosse claque qui prend immédiatement la place de ma lecture la plus mémorable de l’année. C’est bourré d’action, rigolo, bien mené, bien écrit, par moments un peu gore et horrifique, juste ce qu’il faut.
Pour citer Didier Bourdon dans Jésus 2, quand on lui demande ce qu’il fait si on le gifle :
— Je tends l’autre joue, bien sûr.
— Oooh…
— Et j’en profite pour lui donner un coup de boule dans les valseuses !
— Aaah !
Et pourtant, au départ, j’y suis allé un peu à reculons dans cette Dernière Tentation, la faute je crois à tout le ‘hype’ généré. Jugez plutôt : il reçoit d’abord le Prix Utopiales, puis c’est le tour du Prix Gargantua, avant de conclure par le Prix International du Roman Gay (dans la catégorie Thriller). Je me méfie toujours du hype, c’est dans ma nature, donc je ne me suis pas jeté sur le bouquin malgré sa moisson de prix. Néanmoins, reconnaissons que tout cela booste bel et bien la visibilité, et La Dernière Tentation était donc bien en vue sur mon radar.
Et puis, un beau jour, me voilà à écouter l’interview de Battaglia sur le podcast Elbakin. Le sieur est sympathique, pas gonflé, et a plein de choses intéressantes à dire. C’est décidé, il faudra que je lise son Judas.
Une critique sur le site des Mille Mondes parle d’un livre « entre roman mystique, manifeste queer et conte philosophique », ce qui m’amuse un peu, car je ne crois pas que le roman soit aucune de ces choses, et certainement pas un conte philosophique – on n’est pas dans L’Alchimiste (ouf !…). L’éditeur parle lui d’esprit punk et de pop-culture, et ça colle mieux en effet à l’ambiance du roman. Sur Elbakin, Battaglia note que la Bible, au fond, c’est une histoire fantastique avec plein de super-pouvoirs. Pensez-y : marcher sur l’eau, transformer l’eau en vin, guérir les malades, ressusciter… Plus fort que le MCU !
Sans doute ai-je été biberonné aux mêmes films, séries et comics que Battaglia. Ses apôtres, c’est les X-Men, les Vengeurs de la Côte Est, la Ligue de Justice !… Ils se battent avec des rayons lumineux sortant de leurs mains, comme dans Dragon Ball Z. Dans La Tentation, on suit la bataille des Immortels avec des flashbacks historiques à la Highlander. D’ailleurs, en lisant j’imaginais Christophe Lambert en Judas, j’avais la bande-son en tête et j’entendais presque Freddie Mercury chanter :
Here we are, born to be kings
We’re the princes of the universe
Here we belong, fighting to survive
In a world with the darkest powers
Au-delà du côté pop et pulp, il y a aussi cette fascination pour le matériel biblique, et pour le coup on sent que l’auteur a bûché sérieusement. Détail anecdotique mais amusant, Battaglia n’est pas le premier Valaisan moustachu à conjurer les Écritures dans ses écrits, puisque le grand Maurice Chappaz nous avait déjà offert un fantaisiste Match Valais-Judée, ainsi qu’un Évangile selon Judas (celui-là je ne l’ai pas lu). Le Valais est même présent dans le roman, puisque notre bande d’apôtres, à la recherche des deniers perdus de Judas, fera un petit tour par l’Abbaye de Saint-Maurice, qui va d’ailleurs bien la sentir passer, cette visite.
Judas se leva à son tour et lui emboîta le pas. Ils passèrent devant une rangée d’étagères et se plantèrent face à une grande armoire en bois qui paraissait très ancienne. Thomas l’ouvrit et ils y pénétrèrent. Une rangée de petits boutons vierges était alignée sur la paroi de droite et le scientifique appuya sur le deuxième depuis le haut. La porte se referma automatiquement, la cabine vibra doucement. Quand les portes s’ouvrirent, ils étaient dans un laboratoire avec table en inox et moniteurs de contrôle, ainsi qu’une batterie d’appareils dont Judas n’aurait pu deviner l’utilité même en mille ans.
— Ma Batcave, l’informa Thomas avec espièglerie.
— T’es branché pop culture, toi ?
— N’en faisons-nous pas nous-mêmes partie ?
La Dernière Tentation de Judas, Philippe Battaglia
Ces fameux deniers de la honte servent à propulser une partie de récit, puisque Judas et ses acolytes vont parcourir le monde à leur recherche. Après la Suisse, on passera par Malte et même l’Afrique ! Certes, il y a un petit côté MacGuffin, ou Horcrux pour les fans d’Harry Potter, dans cette chasse aux deniers. Mais cela ne gâche rien, et on ne boude pas notre plaisir à suivre les péripéties de cette fine équipe. Car c’est une des grandes réussites du roman : une galerie de personnages attachants et distincts, formant un groupe mémorable. Judas l’Amoureux (car J&J, c’est une vraie histoire d’A), Thomas l’Incrédule qui est devenu un scientifique sceptique, Lazare le ressuscité, Marie la Magdaléenne. Mention spéciale pour l’odieux Saint-Pierre – le Mégalo, comme l’appellent les autres – un méchant en or (il faut toujours un bon méchant dans une histoire, non ?).
Vous l’aurez compris, je recommande donc plus que chaudement ce Judas explosif et jubilatoire, qui viendra trouver une belle place dans votre bibliothèque, entre La Bible illustrée pour les enfants et le Da Vinci Code.

- La Dernière Tentation de Judas, de Philippe Battaglia, 2025, L’Atalante, 544 pages.
