Palisades Fire, photo California Department of Forestry and Fire Protection
Michael Connelly est un poids lourd du polar américain, avec près de quarante romans à son actif à ce jour, et au moins un titre paraissant chaque année, partagés entre plusieurs séries aux personnages récurrents, tels le journaliste Jack McEvoy, les détectives de la LAPD Harry Bosch ou Renée Ballard, ou l’avocat Mickey Haller (l’avocat à la Lincoln).
C’est du Lincoln Lawyer dont il est question dans The Proving Ground (2025), huitième roman de cette série. Il y a quelques années j’avais lu le tout premier, paru en 2005. Entre temps j’ai suivi la série Netflix du même nom (2022- ), avec le formidable Manuel Garcia-Rulfo dans le rôle titre, qui amène une chaleur et une profondeur au personnage plus intéressantes que ce que proposait Matthew McConaughey dans l’adapation cinématographique (2011) – pourtant déjà très honorable.
Le Lincoln Lawyer, c’est du polar judiciaire mené tambour battant, de la joute de prétoire à grands coups de ‘objection votre honneur’. C’est aussi un page turner, on ne le lira pas pour une prose particulièrement originale, mais diable que c’est bien ficelé et bien fichu. C’est le savoir-faire à l’américaine dans toute sa splendeur.
On change un peu de registre avec The proving ground, puisque Mickey Haller a délaissé la cour pénale pour le civil. Mais comme le dit Haller, ‘civil’ est un terme inapproprié s’il en est ; les combines, intimidations et autres coups de Jarnac pleuvent de tous côtés. L’intrigue est on ne peut plus d’actualité : Haller attaque en justice une grosse boîte de la Silicon Valley bidouillant dans l’intelligence artificielle, et dont le chatbot a incité un adolescent au meurtre de sa petite amie. C’est aussi un cross-over, puisque le journaliste Jack McEvoy intègre l’équipe de Mickey pour l’aider dans son affaire contre le géant de la tech.
Les romans mettant en scène Mickey Haller se passe dans le temps présent, immédiat même, et The proving ground se déroule en 2025 et a paru la même année. J’étais pourtant surpris de trouver les feux dévastateurs qui ont ravagé Los Angeles partie intégrante de l’intrigue – cela me semblait trop récent ! Après vérification, les incendies datent de janvier 2025, et Connelly a même modifié l’histoire et réécrit une partie du livre pour mettre en scène cette catastrophe !
Très contemporain aussi est le thème de l’IA et des risques encourus par les ados et le jeunes. En effet, Connelly indique s’être inspiré d’un procès réel pour développer sa trame, celui de Megan Garcia v. Character Technologies. Histoire édifiante, dont les faits remontent à 2024 : un jeune de quatorze ans va se suicider après être devenu accro à un chatbot dérivé du personnage de Game of Thrones Daenerys Targaryen, développant même une forme de romance. Le chatbot Daenerys poussait au suicide l’ado, lui demandant de ‘please come home’, comprenez la rejoindre dans le paradis virtuel… Dans une affaire similaire, le chatbot aurait dit à un jeune de dix-sept ans que ‘tuer ses parents était une réponse raisonnable quand ils imposent des limites de durée à ses activités en ligne’. On croit rêver ! Début 2026, il semblerait que les plaignants et Character Technologies soient parvenus à un accord financier…
Pour certains, c’est une scène. Un endroit où se déroule un drame soigneusement chorégraphié. Pour d’autres, une partie d’échecs où les coups sont conçus et étudiés des semaines, voire des mois à l’avance. Où rien n’a été laissé au hasard. Où les erreurs ont une conclusion et des conséquences graves. Où le public recruté juge en silence avec tous ses préjugés et son mépris caché.
Je n’ai jamais envisagé la chose de cette façon. Pour moi, c’est l’octogone, où un mélange d’arts martiaux se déploie dans des combats brutaux. Deux adversaires y entrent, un seul en ressort vainqueur. L’un et l’autre y perdent du sang. L’un et l’autre y gagnent des cicatrices. Voilà ce qu’est le prétoire à mes yeux. L’audience de ce jour-là se passait au civil, terme abusif s’il en est. Ce combat-là n’avait rien de civil, même de loin. L’affaire « Randolph contre Tidalwaiv Technologies LLC » comptait au nombre des rares procès dont les enjeux vont bien au-delà des murs du tribunal, outrepassent même tout ce que la cour fédérale pour le district central de Californie peut couvrir de territoire. L’objet en était l’avenir de l’humanité – et c’était bien ainsi que j’allais la jouer.
The Proving Ground, p.1. Traduit par Robert Pépin pour l’édition française (Calmann-Lévy), parue sous le titre ‘Sans âme ni conscience’ en 2026.

- The Proving Ground, de Michael Connelly, 2025, Orion, 455 pages.
