Illustration: Lost in Space, CBS Television (source: wikimedia commons).
Nouvelle tentative de ma part auprès du Prix Jacques Sadoul, cette fois sur le thème de l’horreur, et las !, je reste à nouveau sur le banc de touche, après une première année sur le thème de la SF et une deuxième romance/romantasy. C’est que la compétition est féroce, avec pas moins de 250 textes soumis pour le concours… Et il y a du beau monde dans cette liste de finalistes . Bravo à eux !
En plus du genre ‘horreur’, le concours demandait que l’on s’inspire de la phrase suivante, signée Sadoul : « Y a quelqu’un qu’est mort, j’espère que ce n’est pas moi ». Je me suis lancé dans une nouvelle d’horreur SF, inspiré par les coursives sombres et glauques d’Alien. Pas de xénomorphe dans cette nouvelle, mais cela ne finira pas bien pour autant.
Je copie le début ci-dessous. On peut aussi lire la nouvelle complète ici, ou là en pdf.
Ersatz
D’abord domine la DOULEUR. En lettres capitales parce que ça dépasse tout ce que j’ai connu, et Dieu sait que j’ai connu mon lot de saloperies en dix ans de service. J’ai l’impression que ma tête est prise dans un étau et que mes synapses sont déconnectées… Il me faut rester un long moment immobile avant que la souffrance ne devienne supportable. Quand j’ai enfin passé le cap de la douleur, ma vision se focalise petit à petit. Une lumière rouge clignote quelque part dans mon champ de vision. Rouge, c’est pas bon signe – ça veut dire qu’au moins un de nous n’est plus qu’un sac de viande.
Je me redresse lentement, la tête en feu, toujours comme si un malade me défonçait le crâne au marteau-piqueur. Je lutte contre un puissant réflexe de nausée, pourtant je sais que je n’ai pas d’œsophage, et encore moins de contenu gastrique. Qu’est-ce qu’avaient dit les blouses blanches, lors du briefing ?
Dans le cas peu probable où l’ersatz doit être activé et que vous entrez en action : le transfert neuronal peut être incommodant, même légèrement douloureux, mais rien qu’un homme avec votre entraînement ne puisse gérer, ne vous faites pas de bile.
Bande d’enculés. Et je ne peux même pas serrer les dents. Mes bras et mes mains sont des appendices blancs recouverts de néo-silicone pour cacher les servomoteurs et le reste de la quincaillerie. Je teste leur souplesse, la flexibilité des poignets, la sensibilité des doigts. L’ersatz répond à mon contrôle de façon satisfaisant ; l’étrangeté vient des sensations, qui me parviennent filtrées par les rhéostats et intégrées par le système d’exploitation. En fin de compte, des sensations pas si différentes de celles que j’ai connues en pilotant des drones de combat. À ce détail prêt qu’avec les drones, j’étais conscient et contrôlais toujours mon corps biologique.
Je regarde autour de moi. De ma position, je peux voir les caissons de stase, de part et d’autre du couloir. Deux rangées superposées de dix unités chacune, quarante caissons au total, escamotés dans les parois.
Sauf un.
Je reporte mon attention sur l’alarme rouge qui clignote à droite de mon interface visuelle : une icône d’un cardiogramme associé à un code alphanumérique, B13.
Il fallait que ce soit le treize, hein ? Je ne suis pas superstitieux, mais tout de même, dans le doute, on aurait pu faire comme dans les hôtels et juste sauter du douze au quatorze. Mais non, sans doute qu’un de ces connards de blouses blanches a eu son mot à dire.
Qui est B13 ? Rien ne me vient à l’esprit, alors que je sais avoir mémorisé les noms et codes des quarante passagers, le mien y compris. Foutu transfert neuronal…
Soudain une pensée folle me prend. Et si B13 était mon caisson ? Impossible, à moins que…
Les données techniques me reviennent : l’ersatz est relié à mes ondes cérébrales via communication à ultra haute fréquence, mais une fois activée, la matrice corticale de l’ersatz possède une certaine autonomie. Même si la communication radio vient à être interrompue, l’ersatz peut continuer de fonctionner tant que la matrice garde en mémoire cache l’esprit transféré. Précisément quatorze minutes et vingt-sept secondes, plus ou moins 0.4 secondes, d’après les tests.
Je fais deux pas en avant, mal assurés, chancelants. Je ne sais ce qui est le plus déstabilisant, mon corps synthétique ou la pesanteur artificielle. Sale mélange.
La partie visible des caissons de stase mesure un mètre de large sur un peu moins d’un mètre de haut, et au centre de ce rectangle est affiché le code alphanumérique, à côté d’une diode de la taille d’un œil. Un œil qui brille d’un bleu métallique.
Trente-neuf yeux bleus, un rouge foncé. Le rouge appartient au seul caisson qui s’est désenchâssé du mur, longue boîte d’un noir mat, opaque à l’exception d’une ouverture circulaire sur le dessus, scellée par une vitre en plexi.
Les pas suivants me sont plus faciles. Je ne suis pas prêt pour une course d’obstacles, mais il y a du progrès. J’ai une dizaine de mètres à parcourir pour atteindre les caissons, rien d’insurmontable. Plus embêtant, je n’y vois pas grand-chose. Quelques tubes intégrés aux murs et au sol, réglés sur le minimum, baignent les lieux d’une couleur jaune pisse. Je joue avec les réglages de ma vision, booste le gain de l’image pour augmenter la luminosité. C’est pas terrible, mais ça fera l’affaire.
Lorsque j’atteins le caisson sorti de la paroi, je marque une pause. J’aimerais déglutir mais je n’ai pas de salive. Je ne bouge pas, et pourtant je sais que je dois regarder à travers la vitre, voir le visage de B13.
Il me faut rassembler mon courage pour pencher le corps de l’ersatz et regarder. Derrière le plexi, le visage d’un homme, quarante ans peut-être, cheveux coupés ras, petite cicatrice sur l’arcade sourcilière. Le nom surgit soudain des eaux noires de ma conscience : Lieutenant Jürgens.
Je ne suis pas mort, c’est déjà ça. Je ne peux pas en dire autant du pauvre Jürgens.
Pour la suite, c’est par ici.
