D’abord domine la DOULEUR. En lettres capitales parce que ça dépasse tout ce que j’ai connu, et Dieu sait que j’ai connu mon lot de saloperies en dix ans de service. J’ai l’impression que ma tête est prise dans un étau et que mes synapses sont déconnectées… Il me faut rester un long moment immobile avant que la souffrance ne devienne supportable. Quand j’ai enfin passé le cap de la douleur, ma vision se focalise petit à petit. Une lumière rouge clignote quelque part dans mon champ de vision. Rouge, c’est pas bon signe – ça veut dire qu’au moins un de nous n’est plus qu’un sac de viande.
Je me redresse lentement, la tête en feu, toujours comme si un malade me défonçait le crâne au marteau-piqueur. Je lutte contre un puissant réflexe de nausée, pourtant je sais que je n’ai pas d’œsophage, et encore moins de contenu gastrique. Qu’est-ce qu’avaient dit les blouses blanches, lors du briefing ?
Dans le cas peu probable où l’ersatz doit être activé et que vous entrez en action : le transfert neuronal peut être incommodant, même légèrement douloureux, mais rien qu’un homme avec votre entraînement ne puisse gérer, ne vous faites pas de bile.
Bande d’enculés. Et je ne peux même pas serrer les dents. Mes bras et mes mains sont des appendices blancs recouverts de néo-silicone pour cacher les servomoteurs et le reste de la quincaillerie. Je teste leur souplesse, la flexibilité des poignets, la sensibilité des doigts. L’ersatz répond à mon contrôle de façon satisfaisant ; l’étrangeté vient des sensations, qui me parviennent filtrées par les rhéostats et intégrées par le système d’exploitation. En fin de compte, des sensations pas si différentes de celles que j’ai connues en pilotant des drones de combat. À ce détail prêt qu’avec les drones, j’étais conscient et contrôlais toujours mon corps biologique.
Je regarde autour de moi. De ma position, je peux voir les caissons de stase, de part et d’autre du couloir. Deux rangées superposées de dix unités chacune, quarante caissons au total, escamotés dans les parois.
Sauf un.
Je reporte mon attention sur l’alarme rouge qui clignote à droite de mon interface visuelle : une icône d’un cardiogramme associé à un code alphanumérique, B13.
Il fallait que ce soit le treize, hein ? Je ne suis pas superstitieux, mais tout de même, dans le doute, on aurait pu faire comme dans les hôtels et juste sauter du douze au quatorze. Mais non, sans doute qu’un de ces connards de blouses blanches a eu son mot à dire.
Qui est B13 ? Rien ne me vient à l’esprit, alors que je sais avoir mémorisé les noms et codes des quarante passagers, le mien y compris. Foutu transfert neuronal…
Soudain une pensée folle me prend. Et si B13 était mon caisson ? Impossible, à moins que…
Les données techniques me reviennent : l’ersatz est relié à mes ondes cérébrales via communication à ultra haute fréquence, mais une fois activée, la matrice corticale de l’ersatz possède une certaine autonomie. Même si la communication radio vient à être interrompue, l’ersatz peut continuer de fonctionner tant que la matrice garde en mémoire cache l’esprit transféré. Précisément quatorze minutes et vingt-sept secondes, plus ou moins 0.4 secondes, d’après les tests.
Je fais deux pas en avant, mal assurés, chancelants. Je ne sais ce qui est le plus déstabilisant, mon corps synthétique ou la pesanteur artificielle. Sale mélange.
La partie visible des caissons de stase mesure un mètre de large sur un peu moins d’un mètre de haut, et au centre de ce rectangle est affiché le code alphanumérique, à côté d’une diode de la taille d’un œil. Un œil qui brille d’un bleu métallique.
Trente-neuf yeux bleus, un rouge foncé. Le rouge appartient au seul caisson qui s’est désenchâssé du mur, longue boîte d’un noir mat, opaque à l’exception d’une ouverture circulaire sur le dessus, scellée par une vitre en plexi.
Les pas suivants me sont plus faciles. Je ne suis pas prêt pour une course d’obstacles, mais il y a du progrès. J’ai une dizaine de mètres à parcourir pour atteindre les caissons, rien d’insurmontable. Plus embêtant, je n’y vois pas grand-chose. Quelques tubes intégrés aux murs et au sol, réglés sur le minimum, baignent les lieux d’une couleur jaune pisse. Je joue avec les réglages de ma vision, booste le gain de l’image pour augmenter la luminosité. C’est pas terrible, mais ça fera l’affaire.
Lorsque j’atteins le caisson sorti de la paroi, je marque une pause. J’aimerais déglutir mais je n’ai pas de salive. Je ne bouge pas, et pourtant je sais que je dois regarder à travers la vitre, voir le visage de B13.
Il me faut rassembler mon courage pour pencher le corps de l’ersatz et regarder. Derrière le plexi, le visage d’un homme, quarante ans peut-être, cheveux coupés ras, petite cicatrice sur l’arcade sourcilière. Le nom surgit soudain des eaux noires de ma conscience : Lieutenant Jürgens.
Je ne suis pas mort, c’est déjà ça. Je ne peux pas en dire autant du pauvre Jürgens. Via l’interface de l’ersatz, je peux consulter le statut des fonctions vitales de l’occupant du caisson B13. L’électrocardiogramme est plat, tout comme l’encéphalogramme.
C’est là que la réalisation me frappe. À travers l’ersatz je peux accéder à toutes les informations sur le statut des passagers, ainsi que leur nom. Putain d’imbécile, tu aurais pu à tout moment obtenir l’information sur l’identité de B13. Mon numéro est A20. Foutu transfert neuronal, je n’ai plus toute ma tête.
Mes senseurs auditifs détectent un déclic, suivi d’un bruit de gaz pressurisé qui s’échappe. Une fine rainure est apparue sur le côté du caisson, qui jusque là était lisse et sans défaut. Un nouveau sifflement, plus fort cette fois, et le couvercle du caisson s’ouvre au ralenti. L’image d’un cercueil me vient à l’esprit.
Jürgens n’est vêtu que d’un caleçon et d’un maillot de corps d’ordonnance, et sa peau est d’une couleur grisâtre. J’ai eu peu d’interactions avec lui, durant les préparatifs. Un taiseux, mais pas méchant, plutôt serviable en fin de compte. Alors, Jürgens, qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tes fonctions vitales se débinent comme ça ?
Je consulte les données enregistrées par le système, mais celui-ci se limite à indiquer une malfonction, tandis que mon interface télécharge automatiquement la procédure opératoire normalisée que je dois suivre. Je lis les informations en diagonale, et je comprends qu’il me faudra un kit de nettoyage spécialement développé pour ce genre de malfonction. Manque de bol, le plan indique que les kits sont stockés dans une autre coursive. Ça va me prendre un bon bout de temps pour faire l’aller-retour, au train où je me déplace. Mais ce n’est pas comme si j’avais autre chose à faire…
Cette course de service est pénible, mais elle a le mérite de me forcer à améliorer mon contrôle de l’ersatz et ma motricité. Il me faut six minutes pour atteindre la zone de stockage ; avec les progrès effectués, j’estime qu’il m’en faudra la moitié pour le trajet du retour. Un examen rapide du kit m’apprend qu’il contient un sac mortuaire, ainsi qu’un spray topique à vaporiser sur le corps avant de l’ensacher. Désinfectant ? Agent de conservation ? Aucune idée, et peu importe. On se contente de suivre la procédure, c’est pour ça qu’on nous paie.
Tandis que je retrace mes pas vers la zone des caissons de stase, je m’arrête un instant devant un hublot à hauteur de visage. J’ai beau changer de spectre optique, je ne distingue rien. Que du noir, le noir sans fond de l’espace interstellaire. Je consulte la télémétrie grâce à l’ersatz, qui m’informe que la température extérieure est de –270.2 °C. J’ai la chair de poule, et pourtant mon corps n’a ni poils ni épiderme – mais allez dire ça à mon cortex.
De retour vers les caissons, je sors du kit le spray que la procédure m’enjoint d’appliquer sur le corps, mais il y a un problème : Jürgens n’est plus dans son caisson.
Nom de Dieu, qu’est-ce que c’est que ce merdier ?
Je tourne la tête à trois cent soixante degrés, mais aucune trace de Jürgens.
Il n’y a que moi – l’ersatz – ici. Pas de système redondant. Si le corps a disparu, la seule conclusion devient qu’il est parti par ses propres moyens… La lecture des données vitales de Jürgens devait être fausse, le déclarant mort alors qu’il n’était qu’inconscient.
Il ne peut pas être parti par la voie que je viens d’emprunter – la coursive est trop étroite pour que je l’aie manqué ou qu’il ait pu se cacher.
Vers l’avant, donc.
Passés les caissons de stase, le couloir se poursuit sur une vingtaine de mètres, terminé par un sas étanche, qui s’ouvre automatiquement à mon approche. De l’autre côté, la pièce est vaste et le plafond haut, un hangar fait pour accueillir les centaines de containers de matériel que nous transportons vers HD 137010 b. Cela je le sais, mais je ne le vois pas car la pièce est plongée dans les ténèbres. Je trouve la commande au mur, et quelques tubes fluorescents se réveillent. Ils projettent une lueur chétive qui me permet à peine de discerner les contours des containers. J’en suis à regretter la lumière jaunâtre qui éclaire les caissons.
Je scanne la zone, et je vois Jürgens, debout dans le coin gauche, me tournant le dos.
Je me décide à m’approcher quand une nouvelle alarme rouge apparaît dans mon interface. Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Une nouvelle malfonction d’un caisson, semble-t-il. A6, cette fois. Merde, je n’ai pas besoin de consulter les données pour me rappeler que c’est le numéro de l’ingénieure Tsuno.
Bon, une chose à la fois. Je ne suis plus qu’à trois mètres de Jürgens, qui me tourne toujours le dos. Je ne comprends pas qu’il puisse se tenir ainsi immobile sans être incommodé par le froid ; la température est maintenue basse à l’intérieur du vaisseau pendant le trajet, afin de limiter la dépense énergétique.
Je voudrais l’appeler mais je n’ai pas d’interface de vocalisation. Il a dû m’entendre arriver car il se tourne, d’une lenteur d’escargot, et pose ses yeux sur moi.
Il y a quelque chose qui ne va pas, mais alors pas du tout.
Sa tête est penchée sur le côté, les tendons de son cou sont saillants. Sa bouche est tordue, sa lèvre supérieure curieusement relevée d’un côté où s’accroche un long filet de bave. La peau de son visage a toujours cette teinte maladive que j’avais noté lorsqu’il était couché dans le caisson. Le pire sont ces yeux, recouverts d’un voile terne qui masque l’iris.
Sa bouche libère un cri guttural, davantage le son d’une bête malade que d’un professionnel du transport spatial.
Jürgens se jette sur moi, et je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi rapide. Il me déséquilibre, mais les servo-moteurs de mon ersatz prennent automatiquement le relais et me permettent de me stabiliser.
Je n’y comprends rien. Il se comporte comme un animal enragé, il essaie de me mordre. Putain, Jürgens essaie de me mordre ! Heureusement l’ersatz a l’avantage physique, et mes bras le maintiennent à distance. Ses mâchoires s’ouvrent et se ferment dans le vide, il glapit de haine et de frustration.
Je sais ce que je dois faire. Mes mains se referment sur ses avant-bras, le haut de mon corps pivote et je projette Jürgens à deux mètres de là. Pas de temps à perdre, je me dirige vers le sas de toute la vitesse dont je suis capable. Derrière moi, je l’entends se relever et mugir comme un dément.
Je retourne dans la coursive et dans le même élan je presse la commande de verrouillage. À peine le panneau se referme et le verrou est tiré que des coups sourds pleuvent contre la paroi. Je me sens alerte et prêt à tout, comme si mon esprit simulait une poussée d’adrénaline.
Je recule tout en fixant le sas pour m’assurer qu’il est bien fermé. De l’autre côté, les coups continuent de résonner contre le métal. Je me passe en replay l’attaque enregistrée par les yeux de l’ersatz, et les images me révèlent des détails qui m’avaient échappé, comme ce phlegme laiteux qui dégouline des oreilles et du nez de ce qui avait été Jürgens.
Je n’ai jamais été témoin d’une telle chose, mais je sais ce que c’est sans le moindre doute. Il n’y qu’une explication : la folie de la stase. D’abord l’effondrement des fonctions vitales, puis l’inflammation du système limbique qui chauffe comme un réacteur à protons et liquéfie le néocortex. On se transforme en fou furieux, en animal sauvage, ni mort ni vivant, on est propulsé par une fournaise qui consume toutes les fibres du corps jusqu’à la fin abominable, transformé en bouillie organique méconnaissable.
Mais comment est-ce possible ? Ça fait plus de quinze ans qu’on a corrigé la formule du gaz déficient responsable de cette horreur, et qu’on a ainsi réglé le problème.
Mes senseurs détectent un bruit autre que les coups sourds portés contre le sas. Cela vient de l’autre direction. Vers les caissons.
J’avance précautionneusement, adaptant à nouveau les yeux de l’ersatz à la luminosité ambiante, ce qui me permet de voir qu’un second caisson est sorti du mur, son couvercle ouvert, la diode bleue ayant tourné au rouge. Le corps de l’ingénieure Tsuno est couché à l’intérieur.
Je contemple cette jeune femme frêle, sa nudité cachée par des sous-vêtements gris. Son beau visage encadré par une chevelure lisse et noire de jais, coupée à hauteur du menton. J’avais un faible pour Tsuno, et j’ai fait quelques tentatives d’approche durant la phase préparatoire, mais Tsuno m’a ignoré ; pour elle, seule compte la mission. Mission dont elle ne verra rien.
Une tristesse aiguë me gagne alors. Là, dans le froid de l’espace interstellaire, je ne peux rien pour elle, et aucune aide ne peut nous atteindre. Mes doigts synthétiques effleurent sa joue, et je pleure sans verser de larmes.
Les paupières de Tsuno s’ouvrent d’un coup sur deux yeux morts, deux billes couvertes d’un voile de fumée. Ses lèvres remontent, découvrant des gencives en sang. Sa langue claque et elle pousse un cri de bête.
Elle tente de se redresser, mais je la maintiens couchée de toute la force de l’ersatz. Et c’est nécessaire, car elle se débat comme un démon, tandis qu’un liquide glaireux sort des ses oreilles et de son nez. Bordel, qu’est-ce que je vais faire maintenant ?
Je la bloque tant bien que mal d’un bras, de l’autre je rabaisse le couvercle du caisson. Elle cogne des pieds et des mains, mais elle ne parvient pas à enrayer la descente du couvercle. Caché sous la base du caisson se trouve un levier qui permet ouverture et fermeture manuelle. Je tourne le levier vers la droite jusqu’à une butée. Si tout fonctionne, le caisson devrait maintenant être scellé. À travers le plexi, je distingue une furie obscène, dont les ongles et les doigts tournent en pulpe sanguinolente comme elle essaie de percer la vitre. Mais le plexi tient bon.
Je relâche ma pression sur le caisson de façon graduelle, jusqu’à ce que je sois sûr qu’il ne s’ouvre pas. Les coups et les cris de Tsuno me parviennent désormais en sourdine.
Je recule, me prends les pieds dans le kit que j’avais laissé par terre, trébuche, l’ersatz compense mon déséquilibre mais cela ne suffit pas, je tombe et me retrouve couché sur le dos. Je reste immobile, regardant le plafond, faisant de mon mieux pour ne pas céder à l’abattement total.
Cela me prend plusieurs longues contorsions pour me mettre sur le côté, puis m’asseoir, dos contre la paroi. Les deux victimes de la folie de la stase sont sous contrôle : Jürgens enfermé dans le hangar, Tsuno coincée dans son caisson. Je peux souffler, pour ainsi dire. Deux victimes sur quarante, c’est 5% des effectifs. Comment est-ce possible ?
Je parcours les informations digitales qui me sont disponibles : le manifeste de transport, les certificats d’enregistrements, les documents de sécurité. Rien qui ne semble sortir de l’ordinaire. Je consulte aussi les procédures opératoires normalisées, mais là encore, sans succès. Je suis près d’abandonner quand quelque chose attire mon attention dans la liste des prestataires. Six mois avant le départ, la compagnie a changé de boîte pour la maintenance des caissons de stase, choisissant l’offre la plus basse.
Un de mes oncles possédait une boîte de construction spatiale, et il se vantait souvent de casser les prix pour remporter les appels d’offres. Son secret ? Les vieux stocks oubliés, expliquait-il. Les anciens matériaux sont aussi bons que les nouveaux, et coûtent la moitié moins.
Je suis assis, dos contre le mur, et je me demande si quelqu’un, quelque part, a mis la main sur un stock de gaz de stase. Daté, de quinze ans peut-être, mais utilisable.
Sur ma droite, les diodes bleues des caissons se mettent à clignoter, de plus en plus vite, comme prises de frénésie. L’une tourne alors au rouge. Bientôt suivie d’une deuxième, d’une troisième… Ballet entre deux couleurs, et l’une d’entre elles est en train de gagner la partie. J’observe, hypnotisé.
À la fin ne reste que le rouge.
Je vois mon numéro, A20, et la diode qui n’est plus bleue. Certains caissons sortent déjà lentement des parois.
Parfois, quand la victoire est hors de portée, il ne sert à rien de se battre. J’aurais voulu voir une dernière fois la constellation du Cygne, la grande tache de Jupiter, la Terre depuis l’espace. Mais là-dehors, il n’y a que la froideur du néant, pire que l’obscurité. Une seule pensée persiste, tourne en rond dans le cortex de l’ersatz comme un poisson dans un bocal : mon temps est compté.
Quatorze minutes et vingt-sept secondes. À quatre dixièmes près, d’après les tests.
FIN