Illustration : SciencesPo
Arnaud Miranda est un jeune docteur en théorie politique (thèse soutenue fin 2024) qui a vu son travail de thèse publié sous forme d’essai aux prestigieuses éditions Gallimard ce début d’année, sous le titre Les lumières sombres. Un honneur mérité compte tenu de l’originalité d’un sujet qui tombe à point nommé : la pensée néoréactionnaire aux Etats-Unis, depuis le début du nouveau millénaire.
On y découvre notamment deux penseurs figures de proue de la néoréaction, Curtis Yarvin et Nick Land. Le sujet est essentiel dès qu’on remarque l’engouement pour cette pensée chez certains politiques ainsi que dans la broligarchie ; engouement qui est en partie responsable de la débâcle DOGE pilotée (sans les mains ?) par Elon Musk au printemps 2025. Mais ne nous emballons pas, on y reviendra.
J’avoue que j’en étais resté au terme général d’alt-right, pour caractériser la mouvance de la droite réactionnaire américaine (qui avait pour pendant à gauche l’amusante trouvaille de control left). Mais Miranda nous peint un tableau plus complexe, ‘une cartographie des droites américaines’, titre-t-il. Même davantage qu’une cartographie, Miranda nous offre une vraie taxonomie, avec évolution, embranchements et sous-embranchements des courants. Il y a donc l’alt-right, mais également les postlibéraux, les néoréactionnaires et les paléolibertariens… On s’y perd un peu, cette taxonomie académique est peut-être un peu trop touffue, mais elle a le mérite d’essayer de mieux discerner les acteurs et les courants d’un écosystème foisonnant.
Revenons un peu sur le contexte, et ce qu’est en fait la néoréaction. Les grandes lignes : la néoréaction, tout comme l’alt-right, prend sa source dans les blogs et les forums à la fin des années 2000. C’est donc moins un mouvement qu’une ‘constellation’ intellectuelle et numérique, qui se démarque de l’alt-right car par essence non populiste. Miranda identifie les composantes principales de la néoréaction comme étant la haine de la démocratie et une volonté de s’affranchir de l’état, un profond fatalisme dans leur approche des sociétés humaines, condamnées à leurs yeux à la violence et aux diktats des hiérarchies sociales, et finalement un techno-optimisme qui séduit les broligarques de la Silicon valley. Tout un programme !
Miranda souligne aussi un point très intéressant, le fait que, avec le recul, c’est bel et bien la droite qui a le plus bénéficié et proliféré dans l’ère numérique. En ligne, au XXIe siècle, c’est la droite qui trolle, c’est la droite qui vit pour humilier la gauche (‘own the libs’), c’est la droite numérique, en fin de compte, qui est là-dehors pour les lols, pour épater les bourgeois, mission autrefois dévolue à la gauche, comme je l’ai lu chez quelqu’un mais ne retrouve ni l’auteur ni la citation (mea culpa).
Revenons pour terminer sur Curtis Yarvin , car il me semble le personnage le plus intéressant de cette constellation néoréac. On lui doit l’expression d’être ‘red pilled’, et signifiant avaler la pilule rouge qui nous ouvre les yeux sur la dure et froide réalité matérielle, bien sûr emprunté au film Matrix, mais qui a néanmoins développé désormais une vie propre.
Curtis Yarvin est la principale figure intellectuelle du courant néoréactionnaire. Connu d’abord sous le pseudonyme « Mencius Moldbug », il est désormais le visage médiatique de la néoréaction, et sans doute l’intellectuel ayant développé le plus de liens avec le monde politique. Proche de Peter Thiel, écouté par J. D. Vance ou Michael Anton, Yarvin est considéré comme l’un des idéologues du second mandat de Trump.
Les lumières sombres, Arnaud Miranda, p. 55.
Pour faire avancer ses idées, Yarvin prône le « passivisme ». Ainsi, il ne faut pas provoquer ni faire preuve d’activisme, sous peine d’être repéré par les élites et pris pour cibles. Plutôt, il faut la jouer finement, rester sous le radar, et constituer son lectorat petit à petit. On doit aussi à Yarvin l’acronyme RAGE (Retire All Government Employees), que Miranda traduit par « virer tous les fonctionnaires ». Comprenez, l’appareil de l’état – ce que certains appelle le deep state – doit être mis à genou, avant de pouvoir mettre à sa tête un leader extérieur à la machine étatique, sorte de PDG éclairé qui gérera le pays comme une entreprise. Cette vision de dégraissage radical du fonctionnariat rappelle la croisade du DOGE menée par le CEO vengeur Elon Musk, croisade qui a tourné en débandade mais a laissé beaucoup de ruines sur son passage.
Pour conclure, Les lumières sombres dresse un portrait assez glaçant de ces acteurs de la néoréaction, qui auraient pu rester des trolls sur internet mais qui désormais ont l’oreille de puissants décideurs aux USA.
- Les lumières sombres, de Arnaud Miranda, 2026, Gallimard, 176 pages.
