En 2015 a paru le livre de Jon Ronson, So You’ve Been Publicly Shamed, un essai génial, un point de repère indispensable pour comprendre le développement sans précédent des réseaux sociaux et de la cancel culture dans les années 2010. Ronson revisite notamment dans le livre les cas de Justine Sacco et d’Adria Richards, et parle de sa propre expérience d’être à l’origine d’une mise au pilori en ligne. Le point commun à toutes ses affaires : Twitter.
Parmi les réseaux sociaux, Twitter est un drôle d’oiseau. La compagnie, lancée en 2006, a su charmer les investisseurs, ramenant l’argent à la pelle, mais a toujours couru après la profitabilité sans jamais vraiment la rattraper, affichant même des pertes de plus d’un milliard de dollars en 2020. Cette absence de profit n’a pas empêché Twitter d’atteindre une position unique dans la culture et les médias. Entre 2015 et 2020, Twitter devient l’endroit où les journalistes se doivent d’être, ou les sujets du jour se font et se défont. Et plus encore, les tweets eux-mêmes deviennent de plus en plus souvent matériau pour la presse : on les voit écrire des articles et des commentaires sur ce que machine ou machin a tweeté… On vole au ras des pâquerettes.
En 2022, on s’en souvient, Elon Musk, dont la santé mentale avait déjà un bon coup dans l’aile, rachète Twitter pour une somme démente. Twitter devient X, et l’oiseau bleu disparaît au profit d’un nouveau logo moche, noir et sans originalité. Car Musk, tout homme d’affaires qu’il est, ne pense pas qu’il est intéressant et profitable de conserver une marque et un logo développés sur une décennie et demie et facilement reconnaissables par des millions d’utilisateurs. Mais bon, on parle de l’homme qui a prénommé son fils X Æ A-Xiiplutôt que, je ne sais pas, Robert. S’en est suivi un involontaire (?) travaille de sappe qui a rendu X(Twitter) une zone radioactive pour les annonceurs et les investisseurs. Un lieu malfamé que les individus et les institutions se sont empressés de quitter, non sans l’annoncer à tambour battants sur les réseaux (dont Xtwitter), histoire qu’on remarque bien qu’ils sont dans le camp des bons types.
Un remplaçant de Twitter, pourtant, ne s’est pas vraiment matérialisé. Il y a bien sûr Instagram, TikTok, Bluesky, et d’autres, mais aucun ne me semble déchaîner les passions comme le faisait l’oiseau bleu à la grande époque ; le nouveau paysage des réseaux est plus fragmenté. Ainsi, je me demande si Twitter n’a pas été une anomalie, un accident qui n’est pas appelé à se reproduire. Ce serait sans doute pour le mieux.
Mais revenons-en au bouquin de Ronson. C’est une réflexion passionnante sur le shaming, c’est-à-dire l’action d’humilier, de foutre la honte à quelqu’un. Mais comme le note une critique récente , ce livre de 2015 est clairement daté, et fonctionne comme une « capsule temporelle » qui nous ramène à une ère proche mais pourtant très différente, « sans TikTok ou IA générative ». Le livre de Ronson est donc un document d’une époque révolue, qui témoigne d’une des décennies les plus curieuses dans le domaine culturel, grosso modo 2012-2022.
Cette décennie coïncide avec la montée de ce qu’on appellera la cancel culture, qui me semble le terme faisant le plus l’unanimité. Quand bien même certains commentateurs nous serinent que la cancel culture ça n’existe pas ou, pour utiliser une autre formule au final équivalente, que ça a en fait toujours existé et qu’on n’en faisait pas tout un foin, la cancel culture possède plusieurs caractéristiques qui en font un phénomène nouveau et unique.
Tout d’abord la volonté de faire du tort non pas seulement à des personnalités ou des élites, mais à n’importe qui, monsieur et madame tout le monde. Personne n’est hors limite. Et du lourd, si possible : faire perdre son emploi à la personne concernée est le trophée de choix.
Puis, le fait que la transgression qui vaut d’être voué aux gémonies est généralement anodine, ou du moins serait jugée anodine par la majorité de la population. Pour reprendre l’exemple de Justine Sacco et de sa mauvaise blague sur le SIDA en Afrique du Sud : c’était de mauvais goût, certes, une blague idiote, mais des millions de blagues idiotes sont faites tous les jours et ça ne mérite pas des torrents de haine. Comme le disait fort justement JC : qui n’a jamais péché, etc.
Finalement, l’effet multiplicateur des réseaux sociaux, car la cancel culture a besoin de cet ecosystème particulier pour fleurir. Associé à cela est l’étrange phénomène de meute et de ce qu’on appelle le pile-on, ou l’attaque groupée. Jon Ronson a bien décrit ce mécanisme, notamment l’ivresse de se sentir pourvoyeur de justice. Il le décrit de l’intérieur, puisqu’il a lui-même été à la source d’une humiliation groupée : en 2012, Ronson découvre qu’un groupe de chercheurs académiques ont créé un compte Twitter à son nom, et qu’un algorithme (un spambot) twitte plusieurs dizaines de fois par jour du contenu qui lui déplaît. Ronson est actif sur Twitter sous le même nom, veut mettre fin à la confusion et demande aux chercheurs d’inactiver leur spambot. À sa grande surprise ceux-ci refusent. Ils acceptent néanmoins un entretien filmé avec Ronson, durant lequel les chercheurs se montrent de vrais gougnafiers qui se moquent de Ronson – des trolls, dira ce dernier. Ronson aura sa revanche, puisque l’entretien vidéo, partagé sur les réseaux, vaudra une pluie d’ennui à ses contradicteurs !
Terminons donc sur ce compte-rendu édifiant de Ronson, qui lit les commentaires après qu’il a posté son entretien avec les académiques sur YouTube. Justice est faite. Ou pas ?
‘C’est du vol d’identité’, disait le premier commentaire que je vis. ‘Ils devraient respecter la liberté personnelle de Jon.’
‘Wow’, pensai-je prudemment.
‘Quelqu’un devrait créer des comptes Twitter alternatifs pour tous ces clowns abrutis et constamment poster à propos de leur désir intense de pornographie infantile’, disait le commentaire suivant.
Je souris.
‘Ces gens sont des trous du cul manipulateurs’, disait le troisième. ‘Qu’ils aillent se faire foutre. Attaquez-les en justice, brisez-les, détruisez-les. Si je les avais en face de moi je leur dirais qu’ils sont de foutues raclures’.
J’étais ivre de joie. J’étais Braveheart, marchant à grandes enjambées à travers les champs, d’abord seul, et puis il devient clair que des centaines d’autres marchent derrière moi.
‘Des idiots infâmes et inquiétants qui jouent avec la vie de quelqu’un d’autre et qui rient de la peine et de la colère de la victime’, disait le commentaire suivant.
Je hochai la tête d’un air grave.
‘Des trous du culs finis’, disait le suivant. ‘Ces académiques dégeulasses méritent de mourir dans la douleur. Le connard au milieu est un putain de psychopathe.’
Je fronçai légèrement les sourcils. ‘J’espère que personne ne va vraiment leur faire du mal’, pensai-je.
So you’ve been publicly shamed, pp.6-7. (Ma traduction.)

- So you’ve been publicly shamed, de Jon Ronson, 2015, Picador, 278 pages.
