Hervine de Malesherbes humait l’air froid et humide. Senteurs de résine, d’humus, de terre mouillée, mais aussi une subtile odeur qui avait mis ses sens en alerte. Elle fit signe à Louis de la suivre et descendit de cheval. Elle mena sa jument par la bride et pénétra dans l’ombre des sapins.
— Qu’y a-t-il, Malesherbes ?
Hervine leva la main pour le faire taire. Ses narines palpitaient, détectant à nouveau les effluves suspectes. Elle tourna la tête vers son compagnon :
— Des Vrognes, dit-elle tandis qu’elle tirait lentement sa rapière hors de son fourreau.
Louis jura et décrocha son mousquet de sa selle. Il s’approcha d’elle à pas lents, la crosse de son arme plantée dans le creux de son épaule.
Ils attendirent. Aucun son ne parvenait aux oreilles d’Hervine, pas même un pépiement d’oiseaux. L’odeur était à peine perceptible. Pouvait-elle se méprendre ? Elle chassa cette pensée. Son odorat ne lui avait jamais fait défaut. C’est bien pour cela que la Capitaine l’avait désignée pour cette mission d’éclaireuse, et ce changement bienvenu lui permettait de quitter pour un temps l’affairement du camp de l’armée royale.
Hervine perçut soudain un craquement dans les branches basses d’un large mélèze, à une dizaine de pas. Elle leva les yeux.
Mordieu ! jura-t-elle intérieurement. La vermine sait donc grimper aux arbres.
Une ombre tomba des branches, sa chute amortie par le sol jonché d’aiguilles, puis se jeta en avant.
Hervine était prête. Immobile, sa botte gauche ancrée dans le sol, son corps de profil pour offrir une cible réduite, elle observait le Vrogne qui courait vers elle en agitant une machette qui brillait d’un éclat malsain. Du coin de l’œil, elle vit deux autres ombres tomber des arbres.
Une détonation retentit dans l’air, suivi d’un râle quelque part sur sa droite. Le mousquet de Louis s’était occupé d’un autre Vrogne. Celui qui se jetait sur Hervine n’avait pas dévié sa course. Il était désormais suffisamment près pour qu’elle puisse détailler la peau verruqueuse de sa face, ainsi que ses yeux ronds bizarrement écartés. Sa bouche ouverte laissait voir une langue violacée derrière deux rangées de dents pointues.
Le Vrogne abattit sa machette avec assez de force pour fendre un tronc, mais la lame ne fendit que l’air, Hervine ayant esquivé d’un mouvement souple, sa casaque verte flottant au vent. Elle vit la surprise dans les yeux de crapaud de son assaillant, comme il reprenait pied. La surprise du Vrogne fut plus grande encore lorsque la pointe de la rapière d’Hervine pénétra sa gorge, puis en sortit dans un glissement rapide et silencieux. Il s’écroula face contre terre.
Elle se retourna et vit Louis, épée tirée, prêt à en découdre avec le dernier Vrogne encore debout. Hervine saisit le poignard logé dans sa botte gauche. La lame vola et vint se planter entre les omoplates du Vrogne, qui, étonné, tâtait son dos de sa main. Louis fut sur lui en un instant et le transperça de part en part.
— Je ne me souviens pas d’avoir requis ton aide, dit-il d’un ton acerbe. Je pouvais fort bien me défaire de cette tête de crapaud.
Hervine leva les yeux au ciel :
— Ma parole, M. Louis de Colbert-Lamoignon, tu devrais faire don d’un peu de ton orgueil, tu en as assez pour toute la compagnie.
Louis n’apprécia pas la plaisanterie :
— Tu n’en fais qu’à ta tête, Malesherbes. Comme à ton habitude. Si le Vrogne avait dévié sa course, ton poignard aurait pu se loger dans ma poitrine.
Hervine haussa les épaules. Elle retira son poignard du dos du Vrogne, puis essuya la lame sanguinolente sur les frusques rapiécées du cadavre, avant de replacer l’arme dans sa botte.
Louis était exaspérant, suffisant et fier. En ce sens il était davantage la règle que l’exception chez les Mousquetaires de la Reine. Et pourtant, devait-elle admettre, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer ses cheveux noirs battus par le vent, ses sourcils fins, sa mâchoire sculptée et couverte d’une éternelle barbe de trois jours. Lorsqu’il croisait les bras, ses muscles roulaient sous son pourpoint. Elle devinait des fesses fermes sous le pantalon de cuir. Elle ne pourrait résister à ses envies encore longtemps. Espèce de tête de linotte, c’est plus fort que toi…
Leurs chevaux les attendaient docilement à quelques pas de là. Une escarmouche ne suffisait pas à inquiéter ces bêtes élevées pour la bataille.
— Nous devons retourner au camp, dit Hervine. Si Kreismar a conclu une alliance avec les Vrognes, nous devons sans tarder alerter la Capitaine.
Elle s’agenouilla auprès d’un des cadavres vrognes et saisit la machette tombée à terre.
— Malesherbes ?
— Je veux emporter un souvenir, dit Hervine en lui faisant un clin d’œil.
Puis elle abattit la lame.
Le camp avait attrapé la fièvre de la bataille. Hervine, Louis sur ses talons, se frayait un chemin à travers la cohue des soldats, mousquetaires et fantassins. Tous s’alliaient pour lui barrer la route. Pour empirer les choses, le sol meuble, sous les attaques répétées de milliers de bottes, tournait à la gadoue.
Hervine n’en avait cure, elle fendait la cohue la tête haute, donnant des coups d’épaules à ceux qui ne s’écartaient assez vite. Le temps pressait, la politesse attendrait.
— Diable, grogna Louis. Ralentis, veux-tu ?
Hervine ne ralentit pas. Elle aimait voir Louis pendu à ses basques, lui montrer qu’elle était son égale. Non, qu’elle était la meneuse. Elle força l’allure.
— Tu n’en fais qu’à ta tête, Malesherbes, dit-il.
Hervine avisa la tente de l’état-major de la Reine, où l’oriflamme vert et blanc flottait fièrement en haut d’un grand mât. Deux casaques vertes gardaient l’entrée.
— Quelles nouvelles ? demanda l’un des pieds de grue, le maréchal des logis Dubreuil, un vétéran de la compagnie à la moustache ourlée et grisonnante.
Mais Hervine n’avait pas de temps à perdre en parlote. Elle ignora Dubreuil et pénétra à l’intérieur, suivi de Louis. L’air était étouffant sous l’épaisse toile de tente, l’espace occupé en son centre par une large planche de bois posée sur deux tréteaux. L’état-major se penchait sur cette table improvisée, observant une carte du champ de bataille. Le reste du staff se tenait en cercle autour d’eux, à distance aussi respectueuse que le permettait l’exiguïté des lieux. Hervine et Louis s’avancèrent et rejoignirent le cercle, mais ne dire mot.
La Capitaine de Fiermont, qui pointait des positions sur la carte, dominait tous les hommes présents d’au moins une demi-tête, ses cheveux blonds recouverts d’un chapeau à plume verte assortie à sa casaque. Face à Fiermont, Hervine reconnut le Colonel qui commandait le régiment d’infanterie, un homme grave vêtu d’un uniforme noir étriqué. Entre la Capitaine et le Colonel se tenait un gros dignitaire habillé comme pour la parade : visage poudré, pourpoint multicolore, manches bouffantes et col en dentelle. Hervine ne put retenir une moue de mépris à la vue de Gustave-René de la Tourette, Connétable du Royaume et chef de l’état-major. Les mauvaises langues disaient qu’il devait sa fonction moins à ses talents qu’à son cousinage avec la Reine. Le persiflage n’était certes pas le genre d’Hervine, mais pour avoir observé le Connétable ces dernier jours elle donnait volontiers raison aux mauvaises langues.
— Nous occupons ces coteaux, là et là, dit Fiermont. Les Impériaux nous engageront sur cette prairie, les tourbières à l’ouest étant impraticables. Colonel, vos hommes ont-ils achevé les terrassements de défense ?
— Les fossés sont prêts. Selon vos souhaits, nous avons également élevé une barricade de chariots. Mes piquiers seront organisés en deux lignes de défense. Les moines-sorciers artilleurs se déploieront sur le flanc droit, sur cette butte.
— Fort bien. Mes mousquetaires se tiendront en arrière-ligne.
Gustave-René de la Tourette fit entendre une petite toux :
— Capitaine, ne devrions-nous marcher sur l’ennemi plutôt que de l’attendre ? Donner une bonne leçon à ces Impériaux ? Certainement nous ne sommes pas des couards ?
Hervine vit la Capitaine de Fiermont se retenir de lever les yeux au ciel.
— Non, Messire, la couardise n’est pas de mise. Mais l’armée impériale de Kreismar ne peut être sous-estimée. Leurs soldats sont bien armés, entraînés, disciplinés, et les sortilèges de leurs artilleurs, bien que de portée limitée, sont dévastateurs. Quelques escarmouches ont eu lieu ce matin – les Impériaux nous tente pour que nous nous jetions en avant. Nous devons garder la tête froide. Notre position élevée nous donne un avantage stratégique, que nous ne devons abandonner sous aucun prétexte.
Le Colonel approuvait de la tête, les lèvres aussi serrées que son uniforme. Après cette parade, Fiermont porta un dernier coup d’estoc :
— Et c’est votre présence d’esprit, Monsieur le Connétable, que nous devons remercier pour cette bonne fortune. Après tout, c’est vous qui avez donné l’ordre d’établir le camp sur ces positions.
Gustave-René de la Tourette ouvrit des yeux ronds, puis un sourire grandit sur ses lèvres fardées.
— Ma présence d’esprit, oui, cela est bien dit. Nous procéderons donc ainsi, profitant de l’avantage du terrain que j’ai choisi. Nous écrabouillerons ces Impériaux pour la gloire de la Reine ! Le plan est parfait.
Hervine admirait la subtilité de sa Capitaine, mais elle ne pouvait se taire plus longtemps.
— Le plan a un gros problème, lança-t-elle à la cantonade.
Hervine sentit le poids de toutes les paires d’yeux se poser sur elle. Et l’indignation de Louis à ses côtés. Le sang lui montait aux joues devant un tel manquement au protocole. L’énervement lui allait bien. Il bombait le torse et faisait saillir ses muscles fermes. Elle songea qu’une telle capacité à canaliser son flux sanguin était de bon augure chez un homme. Ce n’est pas le moment de penser à ça, se morigéna-t-elle.
— Parlez, Malesherbes, ordonna la Capitaine en passant outre l’entorse à la discipline. Qu’avez-vous vu à l’ouest ? Des signes de Kreismar ?
Hervine ne se fit pas prier pour décrire la mauvaise rencontre qu’elle et Louis avaient faite il y a quelques heures avec les Vrognes.
De la Tourette laissa sortir un grand éclat de rire :
— Balivernes ! On n’a jamais vu de têtes de crapaud dans cette région.
— Voyez vous-même, dit Hervine qui jeta sur la table le sac de jute qu’elle avait apporté.
Le Connétable saisit le sac, l’ouvrit précautionneusement pour jeter un œil à l’intérieur, puis le lâcha en poussant un petit cri. La Capitaine de Fiermont le ramassa et en sortit une main tranchée à la peau verruqueuse et aux ongles noirs, qu’elle tint à la vue de tous. Une exclamation parcourut l’assistance, et Hervine se félicita de son petit effet. Voilà qui allait leur montrer qu’il valait mieux la prendre au sérieux.
— Trois éclaireurs vrognes, dit Hervine, dans la forêt à une heure de chevauchée. Ceux-là ne nous dérangeront plus, mais il en viendra assurément d’autres. Beaucoup d’autres. Les Vrognes ne se déplacent qu’en bandes si loin de leurs marécages.
La Capitaine fit taire le tumulte qui grandissait. Un rictus déformait le coin de sa bouche, ce qu’Hervine avait appris à reconnaître comme un signe d’inquiétude et d’exaspération.
— Nos espions ont entendu des rumeurs, commença Fiermont. Les Impériaux auraient conclu une alliance avec les Vrognes. Je n’y donnais guère crédit, mais la présence de ces éclaireurs ne peut être une coïncidence.
— Quelques têtes de crapaud ne vous font pas peur, n’est-ce pas, Capitaine ? dit le Connétable, qui avait perdu sa verve.
Fiermont pointa la carte :
— Contrairement aux Impériaux, les Vrognes ne craindront pas de s’aventurer dans la tourbière, ce serait même leur terrain de choix. Ils peuvent nous attaquer sur ce flanc, voir même contourner la colline et nous prendre à revers. Nous ne pouvons pas prendre ce risque. Il nous faut redéployer une partie des troupes. Colonel ?
— Le bataillon de réserve peut être réaffecté, mais cela fragilise notre position centrale.
— Nous aurons de plus graves soucis que ça si une armée de Vrognes nous déborde sur le flanc gauche. J’enverrai une partie de ma Compagnie de Mousquetaires avec le bataillon. Il nous faut également des sorciers-moines. Les Vrognes ont une peur bleue du feu et des sortilèges d’artillerie.
Le Colonel fronça les sourcils. Il n’était pas de son goût de dégarnir sa ligne de défense.
— Donnez-moi tout se dont vous pourrez vous passer, dit Fiermont. Il n’y a pas de temps à perdre, Kreismar sera sur nous avant la fin de la journée. Vous connaissez le plan. Des questions ?
Gustave-René de la Tourette leva une main potelée :
— La victoire est assurée, n’est-ce pas, Capitaine ?
Hervine avait horreur de l’inaction. Pourtant il n’y avait guère autre chose à faire que patienter dans le vent froid, les bras croisés, en attendant que quelqu’un n’essaie de les estourbir. Loin sur leur droite, l’avant-garde de Kreismar se tenait prête à l’engagement avec l’armée royale, leurs bannières rouge et noir flottant au vent. Le gros des forces impériale était encore en marche ; les milliers de piques formaient un tapis ondoyant à l’horizon.
Aucune trace des Vrognes. Hervine en était à se demander si cette baudruche de Connétable n’avait pas raison, et que ces pauvres diables dans la forêt n’étaient en fait que des fuyards bannis de leur clan. Pour se changer les idées, Hervine se décida à causer avec les moines-sorciers artilleurs, une petite douzaine que le Colonel avait accepté de redéployer, à contrecœur.
C’était une troupe cocasse, ces moines, et Hervine ne les avait encore jamais vu à l’œuvre d’aussi près. Portant la tonsure et la traditionnelle coule vermillon, les moines-sorciers astiquaient leurs marmites, de lourds cylindres en fonte qui, une fois enchantés, cracheraient de mortels sortilèges d’artillerie.
— Vous vous donnez bien du mal, dit-elle à un jeune moine qui frottait sa marmite à s’en déboîter l’épaule.
Il leva les yeux vers elle :
— On ne peut pas prendre le moindre risque. Une infime saleté et le sortilège nous rebondit à la figure. C’est autre chose que vos lames et armes à feu. Nous invoquons la puissance du Seigneur. On n’en sort rarement indemne…
Hervine pesa ses mots en observant les moines affairés. Hormis les novices, la plupart étaient estropiés. Il y avait plusieurs unijambistes soutenus par une cane ou des béquilles, et au moins le double de manchots et de borgnes. Le sacerdoce n’est pas sans risque. Il fallait voir le Père Grémont, vétéran et chef artilleur, un cul-de-jatte à qui il ne restait qu’un bras, et qu’un novice poussait sur un petit chariot à roulettes. Le Père compensait son infirmité en beuglant des ordres tandis que son unique bras s’agitait dans tous les sens, tel la trompe d’un éléphant en furie :
— Allez mes gaillards, frottez ! Que ça brille, que ça reluise. De ces marmites jaillira le tonnerre ! Et n’oubliez pas de réciter votre Pater noster.
Elle observait ces préparatifs, un sourire aux lèvres, lorsqu’une main posée sur son épaule la fit sursauter et se retourner.
— Du calme, Malesherbes. Ce n’est pas un Vrogne qui t’accoste, juste ton serviteur.
Hervine leva les yeux au ciel :
— Louis, tu as une bouche, sers-t’en plutôt que de me filer la frousse.
La bouche en question arborait un sourire railleur. Hervine s’imagina attraper de ses mains la tête de Louis, caressant les boucles sombres et l’attirant plus près pour mordre dans ses lèvres roses et juteuses, goûter sa langue chaude, sentir ses mains palper ses seins. Une chaleur torride remontait son échine.
— Qu’y a-t-il, Malesherbes ? Tu me regardes d’un drôle d’air.
Elle baissa les yeux et détourna la tête.
— Tu es décidément un drôle d’oiseau, dit Louis en haussant les épaules.
Une linotte, une bécasse ? Louis avait-il seulement de l’attirance pour elle ? Sans doute avait-il une maîtresse qui l’attendait à la capitale. Ou un amant. Elle ignorait tout de ses préférences, après tout.
Le son du bugle la sortit de ses pensées comme si on lui avait tiré la tête de l’eau. Les Impériaux entamait la bataille avec l’armée royale. Si Hervine était familière avec l’action et le combat, la guerre et ses milliers de belligérants était pour elle chose nouvelle. De sa position, les soldats lui semblaient de petites figurines animées et grouillantes, avançant comme poussées par le vent. Bientôt les troupes noir et rouge se mêlèrent au vert royal, et il ne lui fut plus possible de séparer les combattants des deux camps là où les armées se joignaient. La fumée des mousquets montait dans l’air. Les pièces d’artillerie monacales crachaient des sortilèges violets, rouges ou bleus sur le flanc de l’armée de Kreismar, qui se réorganisait tant bien que mal pour se tenir hors de portée.
Un cri de guerre retentit, ou plutôt une plainte hurlée, comme celle d’une bête saignée à mort… Ça ne venait pas de la bataille sur la plaine. Les fantassins en contrebas d’elle s’agitèrent ; elle vit les têtes se tourner vers la ligne des arbres à l’orée de la tourbière, à deux cents toises de là. Les mousquetaires tendaient le cou. Le maréchal des logis Dubreuil était là et avait tiré sa longue-vue. À peine avait-il braqué sa lunette qu’il poussa un cri :
— Les têtes de crapaud !
Pour mieux voir, Hervine jouaient des coudes avec les autres mousquetaires alignés sur la position la plus élevée.
Les Vrognes étaient là. Par centaines. Non, plutôt par milliers. Son ventre se serra, et un goût de bile lui vint à la bouche. La Capitaine Fiermont avait eu raison de lui faire confiance. Mais ce n’était là qu’un maigre réconfort, alors que déferlaient dans leur direction les hordes vrognes – plus qu’elle n’en avait jamais vu de sa vie.
La masse ennemie se répandit sur la grande tourbière. Le sol spongieux ne les ralentissait pas. Au contraire, les Vrognes accéléraient l’allure, si cela était possible.
— Mais comment Diable ? jura Louis à ses côtés.
— Les Vrognes sont dans leur élément, lui souffla-t-elle. Ils ont grandi dans les marécages. Là où des fantassins s’embourberaient, ils se déplacent sans peine.
Les cris ne faiblissaient pas, et avec eux le vent portait des remugles âcres de plantes en décomposition. Odeur du sol humide ou de leurs assaillants ? Sans doute un peu des deux.
Bientôt les Vrognes furent assez près pour qu’Hervine puisse distinguer leurs loques brunâtres et les armes disparates qu’ils brandissaient au-dessus de leurs têtes : poignards, bâtons, machettes…
Dubreuil ordonna aux mousquetaires de se mettre en position sur deux rangées, mousquets chargés et prêts à cribler l’ennemi qui se jetait sur eux. Hervine se tenait droite, son arme reposant sur le porte-mousquet. Elle admira le sang-froid des piquiers de l’infanterie, qui attendaient l’ennemi sans desserrer les rangs.
Les Vrognes étaient maintenant à portée de tir, mais Hervine savait que l’ordre ne viendrait que lorsqu’ils seraient certains de faire mouche. Les têtes de crapaud se rapprochaient vite, hurlant dans leur langue barbare. Du coin de l’œil, elle vit une gerbe bleue tomber sur les Vrognes les plus proches avec un bruit de tonnerre, projetant en l’air un mélange de corps disloqués et de tourbe, ne laissant qu’un petit cratère et des fumerolles violacées. Les moines-sorciers artilleurs ! Elle se retourna et vit le chaudron encore fumant, tandis que le moine qui avait fait cracher la pièce tombait à genoux, une main sur un œil sans doute crevé.
— Feu ! cria le maréchal des logis.
Hervine pressa la détente, son regard fixé sur un grand Vrogne à la peau foncée et armé d’une hache. Un tonnerre de détonation l’entoura, suivit d’une épaisse fumée. Elle se déplaça pour faire place à une nouvelle ligne de tireurs, sans attendre de voir si elle avait atteint sa cible. Elle rechargea son arme machinalement, en admirant des gerbes jaunes et violettes s’abîmer avec fracas sur la masse ennemie. Bientôt se fut à nouveau son tour de faire feu. Les Vrognes tombaient, mais pas assez, et pas assez vite. Ils n’étaient plus qu’à une vingtaine de toises.
— Il en vient toujours davantage ! dit Louis.
La marée vrogne montait sans décélérer, escaladant des piles de cadavres, et tomba sur les piquiers, qui tinrent bon sur leurs appuis. Les moines-sorciers poursuivaient leurs tirs de sortilèges. Elle vit l’un d’eux perdre un bras quand sa marmite explosa trop tôt. Impossible de distinguer ce qui se passait sur la plaine avec l’infanterie de Kreismar. Leurs lignes étaient-elles percées ? Hervine n’en avait aucune idée.
Les têtes de crapaud débordèrent l’infanterie royale et rejoignirent l’éminence où se tenaient les mousquetaires.
— Lames au clair ! cria Dubreuil.
Une dernière salve de mousquets, puis Hervine tira sa rapière de son fourreau.
Les Vrognes se jetèrent sur la pente en glapissant. Les mousquetaires avaient l’avantage de la hauteur et repoussèrent l’ennemi à coups d’épée et de bottes. Mais bientôt il ne fut plus possible de les contenir, et le combat tourna en mêlée générale.
Hervine colla son dos contre celui de Louis pour protéger ses arrières. Elle se battait avec rage, taillant, parant, transperçant les corps ennemis. Hervine était l’une des meilleures escrimeuses qui soit, mais elle fatiguait. Son poignet pulsait d’une douleur vive et son épée lui semblait de plomb. Combien de temps pourrait-elle encore se battre ainsi ?
— Haut les cœurs, Malesherbes ! dit Louis.
Elle redoubla d’effort, trancha la gorge d’un Vrogne de la pointe de son arme. Autour d’elle les coups pleuvaient, les lames coupaient la chair, les hommes, les femmes et les créatures tombaient. Elle vit Dubreuil mettre un genou à terre, sous le poids de trois Vrognes, puis se relever en hurlant et projeter ses assaillants d’un coup d’épaule. Les mousquetaires de la Reine n’étaient pas du genre à abandonner.
Une clameur monta d’elle ne savait où. Le combat se figea, et les têtes se tournèrent vers l’est. Hervine crut reconnaître une forme ailée se détacher de la voute grise du ciel. Louis lui pressa l’épaule :
— Le soutien aérien ! Mieux vaut tard que jamais !
Elle retint son souffle comme la dragonne de la Reine amorçait sa descente sur le champ de bataille, planant sur ses grandes ailes d’or. Elle ne l’avait encore jamais vu en action dans les airs, seulement dans son enclos du Palais Royal. Un premier jet incendiaire tomba sur la prairie, explosant au sol en un mélange de flammes et de fumée plus haut qu’une cathédrale. Les Vrognes ouvraient leurs yeux de batraciens avec horreur. Certains se mirent à fuir. L’espoir grandit dans la poitrine d’Hervine.
— Malesherbes, derrière toi !
Une douleur aiguë, et un éclair blanc illumina les prunelles d’Hervine. Puis tout devint noir.
Hervine reprit conscience, une ombre floue flottant au-dessus de son visage. Petit à petit l’ombre s’affermit et prit les traits de Louis. Le son qui bourdonnait à ses oreilles se transformait en mots :
— Malesherbes, ce n’est pas trop tôt. Tu m’as fait une peur bleue. Tu peux louer le ciel que ce Vrogne t’ait frappé d’un bâton et pas d’une hache…
Elle vit sur le côté son assaillant, qui reposait immobile dans une mare de sang noir. Elle avait Louis à remercier pour ça. Tout autour d’elle n’était que corps, cratères fumants, gémissements de blessés. Avaient-ils perdu ? Était-ce la fin, et une machette vrogne fendrait bientôt son crâne ? Ou pire, emmenée comme otage de guerre pour croupir dans un marécage puant ?
Il l’aida à s’asseoir :
— Kreismar et les têtes de crapaud sont en déroute, dit-il en voyant son hébétement. Nous avons gagné. Mais cela aurait pu très mal tourner si les Vrognes nous avaient pris par surprise.
Hervine vida ses poumons avec un long soupir. Elle palpa la bosse sur l’arrière de son crâne ; les dégâts étaient limités, elle pouvait se dire veinarde.
Louis l’aida à se relever. Si elle se sentait encore fragile sur ses jambes, elle pouvait néanmoins marcher. Elle leva les yeux vers lui. Casaque déchirée, boue plaquée sur le visage et traits fatigués, il n’avait pas fière allure mais cela n’avait aucune importance. Seuls comptaient ses yeux turquoise. Sa mâchoire carrée, parfaite. La veine qui pulsait le long de son cou. Hervine avala sa salive. Cela fait trop longtemps que j’en ai envie…
Elle saisit les pans des vêtements de Louis, l’attira contre elle, trouva sa bouche. Sa langue força son chemin pour rejoindre la sienne. Louis répondit avec sa propre passion, pressant sa tête entre ses mains, ses doigts entremêlés dans les boucles brunes d’Hervine. Leurs dents s’entrechoquaient, leurs corps frémissaient.
— Pourquoi moi ? demanda Louis comme ils reprenaient leur souffle.
— Simple, dit-elle en haussant les épaules. Tu es fier, colérique, impatient. Et sans le moindre goût vestimentaire.
Louis secoua la tête en riant.
— Je vais rougir à tant de compliments.
— M. Louis de Colbert-Lamoignon, tu ne dois croire qu’aux compliments que je garde pour moi.
Louis l’attira à son tour contre lui, et sa langue fut à nouveau dans sa bouche, chaude et infatigable. Après un long baiser, il lui souffla :
— Tu n’en fais toujours qu’à ta tête, Malesherbes. Et c’est ce que j’aime chez toi.
FIN