Lu ce début d’année, Bluebird, Bluebird d’Attica Locke est un polar qui se passe de nos jours (enfin, 2017) dans l’est du Texas, et dans lequel on suit le Texas Ranger Darren Matthews enquêter sur deux homicides commis dans une petite bourgade au bord de la Highway 59. Recommandé sur l’excellent blog Mon café ? Noir et bien serré !, c’est un roman bien écrit mais très sombre, quasi désespéré, centré autour des tensions raciales qui ne cessent jamais d’agiter l’Amérique. On ne lira pas le livre tant pour l’intrigue, assez simple au demeurant, que davantage pour l’ambiance et la peinture sociale contemporaine, dans un grand état du sud des États-Unis.
Notre protagoniste, ranger afro-américain, débute l’histoire plus au moins au fond du trou : sa femme l’a quitté, il se console avec la bouteille, et il a été suspendu des Texas Ranger à cause d’une procédure judiciaire. Un des ces vieux potes, qui bosse au FBI, lui demande comme faveur d’aller enquêter officieusement (du moins au départ) sur un double meurtre – un homme noir et une femme blanche – ayant eu lieu dans un bled paumé nommé Lark, au bord de l’autoroute, où vivent trois pelés et un tondu. Off you go!
Mais la situation n’est pas simple, et Darren Matthews croit voir dans cette affaire la main de la Fraternité Aryenne du Texas (si si, malheureusement, ça existe bel et bien IRL…). Darren a de bonnes raisons de penser que la fraternité est active dans le dive bar local, fréquenté par les Blancs, tandis que les cadavres ont échoué près du café tenu par Geneva Sweet, entre la route et le bayou, un établissement fréquenté par les Noirs. Car si on a fait des progrès depuis les années 1960s, et notamment l’abolition des lois Jim Crow, force est de reconnaître que la ségrégation et les tensions raciales sont loin d’être résolues aux USA. On l’a bien vu ces dernières années avec George Floyd, pour citer le cas le plus emblématique.
Il est parfois difficile pour nous autres européens de réaliser l’ampleur des disparités raciales américaines, qui souvent dérivent des crimes et injustices du passé, de l’esclavage, un héritage que le pays traîne comme boulet, malgré les progrès réalisés. Les statistiques officielles sont parlantes : en 2021, la médiane de la fortune d’un ménage blanc et dix fois plus élevée que celle d’un ménage noir (250,000 dollars contre 25,000 dollars). Et j’ai bien dit la médiane, pas la moyenne ! Une anecdote maintenant : en 2011 je rendais visite à un ami chercheur qui travaillait à l’époque à l’Université de Philadelphie. Alors que nous nous promenions près de chez lui, il m’a désigné l’autre côté de la rue, identique à mes yeux au côté où nous nous trouvions. Là commence le quartier noir, m’a-t-il dit alors. Il y avait donc toujours ségrégation entre Noirs et Blancs, non officielle mais bien réelle !
Bluebird, bluebird est peut-être trop pesant pour moi – on cherchera en vain quelques points positifs dans le dévoleppement du personnage principal… Car si l’histoire ne se termine pas mal, elle ne se termine guère bien non plus, fermant sur un cliffhanger qui met Darren sur la sellette. Ce qui m’a le plus intéressé dans le roman, et que je trouve peut-être sous-exploité, est l’ambivalence représentée par Darren : il hésite entre deux voies, incarnées par ses deux oncles adoptifs, l’un un homme des forces de l’ordre et l’autre un avocat de la défense. Au cœur est la précarisation de la vie des Noirs aux USA. Pour l’oncle Texas Ranger, lutter contre les injustices demande de manier l’arme de la loi. Pour l’oncle avocat, il faut au contraire se prémunir de l’abus de la loi en défendant les accusés sur les bancs du tribunal. Dans le roman, Darren a choisi d’émuler son oncle policier, mais il hésite à laisser tomber pour reprendre ses études de droit. Cette tension entre application de la loi et recourt judiciaire s’étale tous les jours en ce moment dans l’actualité américaine, et a de loin dépassé la seule question raciale.
Au final une bonne lecture, mais la morosité ne m’incite guère à lire les deux romans suivants de l’autrice, qui poursuivent les péripéties du Ranger Matthews. Je serai davantage tenté de lire d’autres fictions signées Attica Locke (en plus d’être romancière, Locke est également productrice et scénariste pour la télévision et le cinéma). Née au Texas, Locke est une descendante des Texans noirs établis dans cet état depuis les jours sombres de l’esclavage – ses parents l’ont prénommée Attica en souvenir de l’émeute dans la prison éponyme de New York , qui en 1971 fit 43 morts chez les détenus…

- Bluebird, Bluebird, de Attica Locke, 2017, Mullholland Books, 320 pages.
