Photo de l’auteur par Elliott Verdier pour le New York Times.
On drugs, le dernier livre du philosophe et historien Justin Smith-Ruiu, paru en automne 2025, joue sur un double sens en anglais. On peut donc comprendre le titre soit comme un essai sur ‘les drogues’, ou alors un essai sur le fait d’être ‘drogué’, ‘toxicomane’. Tout un programme ! Car il s’agit bien dans cet ouvrage de consommer des substances borderline légales, avec un intérêt tout particulier pour les composés psychédéliques, notamment dérivés des champis, comme la psylocybine. Mais l’auteur nous rassure : aucune loi en vigueur n’a été enfreinte durant la rédaction de cet essai. Ouf, la morale a eu chaud aux fesses mais elle est sauve.
On drugs est un essai très personnel. Bien davantage, si ma mémoire ne me trahit pas, que dans ces précédents livres. Il y parle notamment de la dépression dans laquelle il fut plongé durant la pandémie et le confinement. La crise du Covid, d’ailleurs, coïncide avec le passage de Smith-Ruiu et de son Hinternet sur Substack, passage qu’il caractérise comme ‘probablement la décision la plus lourde de conséquences’ qu’il ait jamais prise, lui ayant permis d’enfin trouver sa propre voix d’écrivain. C’est donc un auteur libéré, voir même réinventé, qui nous parle.
Cela pourrait décevoir au moins quelques lecteurs d’apprendre que je ne suis pas, alors que j’écris ceci, sous l’effet de drogues. Je ne suis pas ce genre d’auteur, et ce n’est pas ce genre de livre. Je suis, tandis que j’écris, sobre, lucide, et entièrement concentré sur la tâche à accomplir.
On Drugs, de Justin Smith-Ruiu, page x. (Ma traduction.)
L’auteur, ici, est observateur et sujet, puisqu’il expérimente sur lui-même avec des psychotropes. En bon historien des sciences, Smith-Ruiu nous rappelle que, si cette pratique de l’auto-expérimentation n’est en général pas vue d’un bon œil par les scientifiques, plusieurs illustres personnages s’y sont essayés, tels Benjamin Franklin ou William James. Et en bon philosophe, Smith-Ruiu s’interroge sur les modes de conscience humaine et leur signification : même lorsque l’on est sobre, a-t-on vraiment un accès direct à la réalité ? Est-ce que cette assertion a même un sens ? Voilà des réflexions qui nous rappelle ce grand petit livre de Bertrand Russell, The problems of philosophy. Mais au final quel est donc l’intérêt, pour nous autres êtres humains, de consommer des substances psychédéliques ? Pour l’auteur, la réponse est multiple et peut être résumée ainsi : une extension des domaines de la réalité ; une meilleure connexion avec les autres esprits du monde vivant ; la dissolution du soi ; une expérience de l’irréalité du temps ; enfin, le développement d’une tempérance face à la mort.
Peut-être le chapitre le plus intéressant pour moi est la réflexion sur la philosophie intitulée méditations psychédéliques, en référence aux Méditations de Descartes. La philosophie occidentale, tout particulièrement, se méfie comme de la peste de la subjectivité, de l’expérience personnelle et en général de l’imagination. Selon Smith-Ruiu, cette défiance envers le particulier remonte au philosophe grec Héraclite (né au sixième siècle avant notre ère) qui notait que “les hommes éveillés n’ont qu’un monde, mais les hommes endormis ont chacun leur monde.” Depuis, et surtout après la Renaissance, la philosophie occidentale se serait donné comme but de ringardiser et d’écarter toutes les autres formes de connaissance moins objectives : mysticisme, chamanisme, théologie, poésie, mythologie,… Sorte de culture war d’avant l’heure et de longue durée, ce travail de sappe s’est conclu sur la victoire de l’objectivité, de la dominance de la raison dans la conduite des affaires humaines.
Cette victoire de la raison, Smith-Ruiu la voit comme positive par certains aspects mais en même temps une opportunité manquée d’étendre nos modes de connaissance et d’expérimenter des états de conscience altérés.
[C]e qui est important, c’est de souligner l’emphase tenace placée sur l’exprimabilité comme valeur première dans l’histoire de la philosophie occidentale. Cette emphase s’étend d’Aristote jusqu’au vingtième siècle […] et au-delà. L’idée a traditionnellement été : on peut à contrecœur abandonner aux poètes et aux mystiques cet effort futile [d’exprimer par le langage des expériences qui semblent défier le langage], tandis que nous les philosophes on se détend et on pense en douce pour nous-mêmes que les poètes et les mystiques disent n’importe quoi.
On Drugs, de Justin Smith-Ruiu, page 73-74. (Ma traduction.)
Je comprends le sentiment, mais il me semble que la situation devient curieusement circulaire : comment dépasser le cadre de l’expérience personnelle ? Comment juger, parmi ces expériences, lesquelles sont de valeur ? On retombe immanquablement sur le problème du mysticisme. Si le mystique me dit qu’il a eu révélation de telle ou telle information, comment puis-je décider si cette information possède quelque vérité ? La connaissance du mystique n’est pas généralisable, et l’on ne peut progresser sans une forme de connaissance qui peut être partagée universellement – en d’autres mots, une connaissance scientifique.
Je me demandais également quand l’auteur discuterait d’autres expériences altérant la conscience, comme la méditation et la foi, mais il faut attendre la fin de l’ouvrage pour voir la religion faire son entrée – entrée plutôt théâtrale, d’ailleurs, puisque l’auteur révèle que l’expérience psychédélique lui a ouvert les portes d’une nouvelle forme de perception, celle de la réalité du divin. On replonge ici dans le côté témoignage de l’essai, car il s’agit pour l’auteur de parler de son retour dans la foi catholique des décennies après s’en être distancié.
Disons le sans ambages, je suis un admirateur de Justin Smith-Ruiu et de son Substack The Hinternet, et je conseillerais à quiconque de lire ce qu’il publie. Mais je dois reconnaître que ce nouvel essai ne m’a pas totalement emballé, la faute peut-être à un sujet qui me laisse vaguement froid. Ceci dit, le livre n’est jamais inintéressant, et c’est un régal de références érudites et culturelles, passant sans ciller de la philosophie pré-socratique aux chansons du groupe de rock Boston !…
Voilà un dernier extrait pour la route, tiré da la conclusion du livre. Ma traduction ne lui fait pas suffisamment honneur, car la prose de Smith-Ruiu est, sinon divine, au moins divinement inspirée…
Nous sommes tous si grandement limités, nous mortels êtres humains. À travers l’histoire de leur tradition, les philosophes ont de toute façon cherché à faire cavalier seul, à rassembler toutes les forces disponibles au sein de leurs facultés rationnelles, et à donner aux choses autant de sens que le permet le monde. À certains égards, leurs résultats n’ont guère été très impressionants. Les substances psychédéliques, tout comme la religion ou la poésie, représentent, parmi d’autres choses, l’abandon de la volonté de faire cavalier seul. Elles sont un épanouissement à tout ce qui nous dépasse – ce qui, si l’on m’autorise à parler poétiquement, et de manière tout à fait contraire aux normes de ma profession, s’avère avoir été en nous depuis toujours.
On Drugs, de Justin Smith-Ruiu, page 231. (Ma traduction.)

- On drugs, de Justin Smith-Ruiu, 2025, Editions Riverlight, 288 pages.
